Plume et pinceau à l’unisson

Rose-Marie FRANÇOIS et Charles DELHAES, L’écho du regard, Tétras lyre, 2020, 76 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930685–53‑3

francois delhaes l echo du regardDans un ouvrage de for­mat car­ré pour accueil­lir l’impression très soignée des œuvres en por­traits, paysages, cer­cles et car­rés de Charles Del­haes, Rose-Marie François en enreg­istre L’écho du regard, sous la forme de poèmes atten­tifs et sen­si­bles, exposés vison-visu, à savoir un poème par œuvre et dou­ble page. Chaque toile du pein­tre lui a inspiré quelques vers agis­sant comme le départ et la des­ti­na­tion, l’aller et le retour : de mul­ti­ples va-et-vient, de joyeuses con­nivences et col­lab­o­ra­tions nous dit l’introduction du livre et qui font autant de ponts invis­i­bles entre l’image et le texte, entre le texte et l’image, entre les deux auteurs.

La pein­ture de Charles Del­haes gagne beau­coup à être repro­duite ici en noirs déli­cats et blancs pro­fonds sur papi­er ivoire car l’harmonie des formes géométriques struc­turantes et celles abstraites qui les épousent, s’en trou­ve aug­men­tée. En effet, elle est allégée par l’absence des couleurs vives voire vio­lentes qui habil­lent et habitent les œuvres orig­i­nales. Celles-ci s’offrent ain­si une deux­ième vie pic­turale et aus­si une troisième lit­téraire, grâce aux textes qui vécurent d’abord en réc­i­tal autour des toiles, puis en ce livre qui donne corps à ces pré­cieux instants.

Prob­lé­ma­tique donc d’un hia­tus annon­cé : Pour mar­quer l’année de ses cinquante ans de pein­ture, Charles Del­haes s’est pro­posé le défi d’abandonner la couleur pour dépos­er, sur les toiles, ses lumières en noir et blanc. Donc d’un hia­tus pic­tur­al assumé dès le pre­mier poème, Défi : Ici, le roi de la couleur / renonce à la couleur / et se méta­mor­phose. / De but en blanc / son œuvre au noir / trace l’espoir / d’un nôtre temps. Et donc d’un hia­tus poé­tique résolu dès le deux­ième poème, Panache : La lumière jail­lit / bor­de la mer comme / au soir un enfant / savoure le som­meil / puis bon­dit au réveil.

Expo­si­tion au final d’un Défi relevé avec Panache qui, rem­porté, libère com­plète­ment de cette ques­tion chro­ma­tique, dont on com­prend qu’elle a été un préal­able à la présente aven­ture édi­to­ri­ale. Dégagée de cette dif­fi­culté, Rose-Marie François peut alors mon­tr­er toute la finesse de son regard sur les œuvres com­men­tées par ses vers. Le troisième poème, Espoir de lumière, enflamme le soleil cré­pus­cu­laire de Charles Del­haes : on s’avance / vers la ron­deur / mater­nelle / du tout grand jour. Voyez la toile et sen­tez comme ces mots l’ont com­prise.

Aucune faute de goût dès lors pour les trente tête-à-tête suiv­ants, vivant dans l’énergie de textes limpi­des et généreux qui con­duisent notre pro­pre regard, sûre­ment orphe­lin sans cette justesse et douce inven­tiv­ité : Mais vois comme / elle vibre, / cette immo­bil­ité ! À tel point qu’au trait fixé sur la toile, le mot rend la vie peut-être per­due avec la couleur. Alors l’unisson se déploie sans inter­férence, par frot­te­ments, par caress­es, par fusions entre l’image et le texte, le texte et l’image, dont La brisure / mul­ti­plie la pen­sée / déplie le temps / en années-lumière, / pous­sières / d’étoiles / dia­man­taires.

Tito Dupret