Le goût des mots

Nicole MALINCONI, Un soir en cui­sine, Esper­luète, 2020, 40 p., 12 €, ISBN : 9782359841329

malinconi un soir en cuisineDans la restau­ra­tion, les mots sont plus essen­tiels que ce qu’il pour­rait sem­bler de prime abord (comme dans le reste de la vie en somme). La lec­ture de la carte d’un restau­rant déclenche l’envie, le désir, le fan­tasme, ouvre et nour­rit l’appétit. Et rien n’est plus rageant qu’un plat qui ne s’avère pas à la hau­teur de son appel­la­tion, qui se révèle moins orig­i­nal, moins savoureux que sa promesse. Le Restau­rant Frédéric Doucet à Charolles, en Bour­gogne, n’est pas un de ces étab­lisse­ments bon­i­menteurs, pas un de ceux qui affab­u­lent, roman­cent, si l’on en croit Nicole Mal­in­coni. « Car, dit le chef, une assi­ette ne ment pas sur son nom ». C’est sur ce même principe éthique des mots qui dis­ent vrai et col­lent au plus près du réel que l’autrice, invitée priv­ilégiée des cuisines du restau­rant, décrit ce qu’elle y a vu et qui est habituelle­ment occulté à la clien­tèle.

Dans la trentaine de pages d’Un soir en cui­sine, elle rap­porte le tra­vail col­lé­gial, l’activité depuis avant l’arrivée des clients (« Au fond, ils ont longue­ment et tran­quille­ment pré­paré tout ce qui pou­vait être pré­paré en vue de la dernière minute. ») jusqu’à l’extinction des feux, le récurage et les remer­ciements du chef à l’équipe et son rôle à lui, si par­ti­c­uli­er. Elle observe aus­si « tout ce qui, au fond, doit pass­er en toute dernière minute et en quelques instants de l’entier à l’émincé, du cru ou cuit, du liq­uide au mousseux, du flu­ide au ferme », le découpage, l’union, la cuis­son, le dres­sage des ali­ments dans l’assiette, entre autres opéra­tions, en se focal­isant sur la gestuelle des mains.

Elle écrit tout cela comme si l’écriture s’était retirée pour laiss­er place aux mots débar­rassé de leurs effets. Ils ne sont là, mondés, dans leur cru­dité, nudité, vérité, que pour nom­mer. On est loin des effets sat­urés des Cauchemar en cui­sine, Top et Mas­terchef, des Dîn­ers presque par­faits de la télévi­sion. Loin de la star­i­fi­ca­tion, de la drama­ti­sa­tion à out­rance. On est dans la trans­mis­sion des gestes, de la créa­tion, d’une éthique comme dans d’autres des très beaux textes qu’a pub­liés Nicole Mal­in­coni aux édi­tions de l’Esperluète (Les oiseaux de Mes­si­aen, La porte de Cézanne, Sous le piano), ces textes dont on goûte la rigueur et les mots écrits au cordeau.

Michel Zumkir