Sur les sentiers de soi

Un coup de cœur du Car­net

Alain DANTINNE, Amour quelque part le nom d’un fleuve, illus­tra­tions Jean Morette, Herbe qui trem­ble, 2020, 271 p., 17 €, ISBN 978–2‑491462–00‑0

dantinne amour quelque part le nom d'un fleuveÀ vivre depuis quelques mois comme des reclus, on en viendrait presque à per­dre le nord et dès lors, la notion du voy­age. Étour­dis, désori­en­tés, nous n’avons, comme seul hori­zon, que celui de la cham­bre autour de laque­lle nous bombi­nons. Dans cette attente de nou­veaux départs, la lec­ture du vol­ume-antholo­gie d’Alain Dan­tinne, Amour quelque part le nom d’un fleuve, ravive l’espoir. Celui non seule­ment d’envisager repren­dre la route, enton­ner une fois encore le chant des pistes mais plus essen­tiel peut-être, celui de pou­voir choisir son exil intérieur. Et c’est juste­ment par ce titre que débute la déam­bu­la­tion dans l’œuvre du poète-voyageur Dan­tinne. Toute la ten­sion qui ani­me l’écriture de l’auteur est là, présente dès ce pre­mier recueil[1], dans le titre même du pre­mier poème sobre­ment inti­t­ulé Voy­age.

Je suis par­ti
Pour me retrou­ver
Seul

N’avoir per­son­ne
Je ne sais quoi qui sente l’autre

Seul sur les sentes, sur les sen­tiers ! Mais très vite, l’écriture s’emballe comme emportée, prise par un courant con­tinu à la recherche d’un autre, croisé sur un quai de gare, dans un bar de Copen­h­ague, au détour d’une ruelle d’Istanbul. Le poète se veut seul face à l’immensité que sug­gère le départ. Une soli­tude qui ne se dirait pas, se passerait des mots s’il n’y avait la glaise de ces vis­ages dérobés, plus présents peut-être que les paysages qui défi­lent, et qui for­ment le matéri­au du voy­age. Ceux-là qui oblig­ent en quelque sorte le voyageur à devenir poète.

La racine est enfouie
Pro­fondé­ment
Au plus intime du voyageur
Elle trans­met la vie
Sève ado­les­cente
La légende ami­tié
Me pour­suit
Istan­bul

Autre décor, autre ten­sion entre ce que le poète voit et ce que le voyageur ressent. L’ancrage dans le réel est en quelque sorte intime­ment lié à la sur­dité des mots. Dès lors, se pose la ques­tion de la place que l’on va leur accorder. Com­ment ne pas les usurp­er ?

mon silence impuis­sance
à voguer dans l’écriture
à trou­ver ma vio­lence
demain vague où je crierai
je déchir­erai
ces textes

Si la langue de Dan­tinne s’immisce par­fois dans les replis de la nos­tal­gie, celle-ci est avant tout à chercher dans l’innocence de l’enfance, un émer­veille­ment, un dépayse­ment, un espace invi­o­lé que délim­it­eraient les toponymes lus dans les atlas. Les noms des villes et des fleuves piégés, enfer­més quelque part dans l’adolescence et que l’on con­fronte au réel, à l’âge où l’adulte sait enfin qu’il sera tou­jours un peu déçu.

Le mot sur­git
je l’écris
et voilà que je décou­vre sons sens intime
pier­res et briques s’empilent
un jour de l’an dix mille
s’élèvera
l’immense tem­ple
de mon ado­les­cence

Encore cette immen­sité des lieux vis­ités, des corps aimés et des sou­venirs oubliés d’une enfance que l’on jette en pâture. Et pour à nou­veau s’en sor­tir, pour une nou­velle fois couper l’amarre, user encore, mal­gré tout, de la cru­dité, de la vio­lence des mots, pour ne pas s’enliser, pour repren­dre la cadence qu’impose la route par tous les temps.

La page où la parole s’ellipse
Et s’envole lente­ment dans le silence
L’intervalle lais­sé par l’oiseau de pas­sage
Une colère égorgée toute ma vio­lence
Le plaisir inces­te qui rac­courcit mon texte
Et s’arrête en coulisse au mot dés­espoir
Le plaisir inces­te qui rac­courcit mon texte
Et s’arrête au mot…
 

Il faut lire Dan­tinne lente­ment ! Comme pour frein­er le rythme imposé par la force des images et que com­plè­tent à mer­veille les pein­tures de Jean Morette qui sont autant d’escales dans la tra­ver­sée rageuse du cap­i­taine Dan­tinne. L’écriture alors se dévoile, fiévreuse, hargneuse, dense et puis­sante, irriguant de son sang ce jus pis­seux d’outremer.

Rony Demae­se­neer


[1] L’exil intérieur, H.C., 1979, rééd. L’Arbre à paroles, 2005.