Souvenirs gourmands

Philippe FIÉVET, Sur un air d’opéra bouffe, Sans escale, 2020, 200 p., 13 €, ISBN : 978–2491438029

fievet sur un air d opera bouffeCri­tique gas­tronomique, Philippe Fiévet a arpen­té les routes de Wal­lonie et de Brux­elles pen­dant des années pour le compte de jour­naux et de ces guides qui font la pluie et le beau temps dans le monde de la restau­ra­tion. Gour­mand et gourmet, l’homme rend compte d’un univers qu’il a côtoyé de près comme obser­va­teur, mais aus­si comme acteur. S’il prend la pré­cau­tion clas­sique de dire dans son pro­pos lim­i­naire que les faits décrits relèvent de la fic­tion, on recon­naît sans peine les lieux cités et les per­son­nes évo­quées à telle enseigne que le réc­it peut s’apparenter à un doc­u­men­taire intimiste sur le monde des restau­rants et des guides gas­tronomiques en Bel­gique fran­coph­o­ne.

L’univers de l’horeca est con­nu pour l’extrême volatil­ité des enseignes et des gérances. Les métiers de bouche exi­gent une disponi­bil­ité et une dépense d’énergie con­stante dont l’ampleur est sou­vent més­es­timée. Dans ce monde de labeur, la renom­mée se con­stru­it et se mérite chaque jour. La recon­nais­sance apportée par une étoile ou une toque ajoute de la pres­sion et du risque. Dur­er dans ce con­texte exige un effort sans relâche mais aus­si une con­sti­tu­tion et un équili­bre hors du com­mun.

L’auteur a col­laboré à plusieurs guides et il a noué de belles ami­tiés avec des restau­ra­tri­ces et restau­ra­teurs de tal­ent. Il n’hésite pas à épin­gler les tricheurs ni à saluer ceux qui n’ont jamais fléchi. For­mé d’épisodes suc­ces­sifs inscrits sur la ligne du temps, Sur un air d’opéra bouffe suit le des­tin mou­ve­men­té de quelques chefs tout en décrivant le monde col­oré de la presse gas­tronomique et des guides. Ici plus encore que der­rière les fourneaux, la déon­tolo­gie est mal­menée : con­nivences entre cri­tiques et chefs, édi­teurs véreux, chefs vénaux, choix biaisés, rien ne nous est épargné. Au point que les incon­di­tion­nels des guides ne peu­vent qu’en ressor­tir décon­te­nancés.

Homme de pas­sion, le nar­ra­teur qui se plaît à mari­er les plaisirs assor­tit son périple du compte ren­du de ses aven­tures amoureuses (les cri­tiques dégus­tent accom­pa­g­nés pour ne pas éveiller les soupçons) tout en men­tion­nant régulière­ment l’évolution affolante de son pro­pre poids. Glou­ton toutes caté­gories et sans a pri­ori, il vante les mérites de la grande cui­sine française tout en cul­ti­vant la curiosité et il nous relate ses décou­vertes avec le lan­gage fleuri et ent­hou­si­aste qui sied au genre lit­téraire qu’il pra­tique, quitte à pren­dre des lib­ertés lan­gag­ières et orthographiques. Qu’importe puisque c’est la pas­sion qui par­le, guidée par la recherche du bon et de l’authentique et que, même mal­menée, elle se déploie intacte au fil des pages ! 

Thier­ry Deti­enne