Des vertus d’une expérience fondatrice

Anne STAQUET, Les effacés, M.E.O., 2021, 73 p., 10 €, ISBN : 9782807002548

staquet les effacesPro­fesseure de philoso­phie à l’Université de Mons, Anne Sta­quet nous donne à lire un texte com­pos­ite mêlant expéri­ences per­son­nelles, analy­ses de sit­u­a­tions et réflex­ions philosophiques sur son rôle de bénév­ole dans un home pour per­son­nes âgées durant le pre­mier con­fine­ment dû à la crise de la Covid 19.

À un moment de sa vie où elle éprou­ve le besoin de sor­tir de la soli­tude et de tiss­er des liens soci­aux, elle se lance dans cet exer­ci­ce pra­tique pour lequel elle a très peu d’expérience. Elle nous fait part de sa prise de con­science de la réal­ité du ter­rain : l’impossibilité de respecter les dis­tances physiques entre col­lègues, le matériel man­quant ou défectueux, mais aus­si le pro­fes­sion­nal­isme dont l’équipe fait preuve, essayant de con­tenir à l’extérieur les infor­ma­tions anx­iogènes dif­fusées par les médias.

Des détails pra­tiques qu’elle nous livre, nous n’apprenons presque rien de neuf telle­ment nous avons été sub­mergés de reportages en la matière, mais là où le témoignage est intéres­sant, c’est à tra­vers le regard qu’Anne Sta­quet nous livre en toute humil­ité. On la voit avancer pas à pas, heurtée par la peur lorsqu’elle doit pren­dre soin des pre­miers patients testés pos­i­tive­ment.

Mais on ne vainc pas la peur une fois pour toutes. Elle ressem­ble au phénix qui renaît con­stam­ment de ses cen­dres ou à l’hydre dont la tête repousse à chaque fois qu’on la lui coupe. Dans la mai­son de repos, les occa­sions de pani­quer devant le virus ne sont pas rares, d’autant que, la fatigue aidant, les images et les sen­ti­ments de peur générés par les médias refont insi­dieuse­ment sur­face. Il suf­fit que le moin­dre événe­ment me rap­pelle le dan­ger et l’adrénaline est au ren­dez-vous. Or, les micro-événe­ments de ce type sont nom­breux. Quelques rési­dents posi­tifs n’arrivent pas à pren­dre con­science de leur dan­gerosité et vont se promen­er, ils vien­nent nous retrou­ver à la salle de garde ou nous frô­lent dans les couloirs par­fois très étroits sans que nous soyons équipés pour affron­ter le virus. Les gants, de mau­vaise qual­ité, se déchirent régulière­ment. Le masque tient mal et il faut régulière­ment le remon­ter. Quant à la visière, un faux mou­ve­ment de ma part ou de la part de la per­son­ne dont je m’occupe la fait tomber ou se met­tre mal. 

On sent aus­si la crainte de l’autrice de subir l’agressivité et le rejet vis­céral des aides-soignants vis-à-vis de ce qu’elle représente : une intel­lectuelle qui n’a aucune com­pé­tence médi­cale et qui peut ralen­tir l’équipe par son manque de con­nais­sances.

Au-delà du boule­verse­ment hiérar­chique qu’Anne Sta­quet vit (pass­er de cheffe de ser­vice recon­nue au statut de sous-aide-soignante est une expéri­ence auda­cieuse et intéres­sante), nous sommes amenés à palper le change­ment de son rap­port au monde, prin­ci­pale­ment grâce à la ren­con­tre avec la matéri­al­ité bru­tale du corps.

Évolu­ant dans le monde des idées et habituée à pass­er sys­té­ma­tique­ment par le lan­gage ver­bal, la philosophe décou­vre des corps vieux, ridés, meur­tris, dont il faut net­toy­er con­stam­ment les déchets, et elle prend alors la mesure de l’importance du touch­er qui peut guérir l’autre et soi aus­si, celui qui ne s’embarrasse pas des mots, celui qui dit la fatigue, la tristesse, le besoin d’affection, l’empathie dans un rap­port d’égal à égal, même si on sait qui est la bénév­ole et qui est le patient.

Les effacés est un témoignage authen­tique et hum­ble qui ne bas­cule à aucun moment dans une forme de voyeurisme et d’autocomplaisance. Anne Sta­quet nous fait part de son expéri­ence avec une grande sim­plic­ité, un esprit cri­tique et une impli­ca­tion justes. Cet exer­ci­ce pra­tique qui paraît anodin la pousse à repenser autrement la philoso­phie, à expéri­menter et observ­er dif­férem­ment son/ le rap­port au monde.

Con­stru­ire une société avec dis­tan­ci­a­tion physique, c’est faire une société où les gens seront affec­tive­ment, sol­idaire­ment et intel­lectuelle­ment dis­tants les uns des autres et, par bien des aspects, qua­si­ment indif­férents à autrui. […] Or, voir l’autre comme un dan­ger con­stitue peut-être un dan­ger social bien plus grand que n’importe quel virus. […] j’en viens à penser aujourd’hui que se plonger dans d’autres milieux est aus­si impor­tant en philoso­phie qu’en anthro­polo­gie. 

Un petit col­ib­ri s’est envolé pour faire sa part.

Et nous, allons-nous le suiv­re ?

Séver­ine Radoux