ATDK : des nuées, des nuées d’étourneaux…

Un coup de cœur du Car­net

Anne Tere­sa DE KEERSMAEKER, Incar­n­er une abstrac­tion, Actes Sud, coll. « Le souf­fle de l’esprit », 2020, 128 p., 11 €, ISBN : 978–2‑330–13726‑7

de keersmaeker incarner une abstractionQue reste-t-il, en effet, que nous reste-t-il, lorsque le nihilisme d’une époque se déchaîne ? Je m’interdis de dire qu’il ne reste rien. La choré­graphe que je suis se doit de répon­dre : il nous reste notre corps. Notre corps nu.

Mer­veille d’intelligence et de beauté, l’ouvrage Incar­n­er une abstrac­tion, qui a fait l’objet d’une con­férence pronon­cée par la choré­graphe belge Anne Tere­sa De Keers­maek­er au Col­lège de France le 10 avril 2019, donne à lire l’alliance extra­or­di­naire d’une pen­sée et de son expres­sion. Ce petit texte donne à entrevoir les soubasse­ments théoriques, esthé­tiques et sen­si­bles qui prési­dent au tra­vail choré­graphique d’Anne Tere­sa De Keers­maek­er au sein, notam­ment, des com­pag­nies Rosas et P.A.R.T.S., qu’elle a fondées respec­tive­ment en 1983 et en 1995.

Depuis ses pièces (pour n’en citer que quelques-unes) Asch (1980), Fase, Four Move­ments to the Music of Steve Reich (1982), Drum­ming (1998), Rain (2001) jusqu’à Par­ti­ta 2 (2013), en pas­sant par A Love Supreme (2005), la choré­graphe n’a de cesse d’explorer les lois math­é­ma­tiques du réel au tra­vers de la danse et du corps qu’elle « sonde avec le sens de l’infini », par le prisme du motif de la spi­rale et de la grav­ité con­crète­ment éprou­vée. « Le réel est ryth­mique, tout à la fois vivant et chiffrable, sans qu’il y ait là de con­tra­dic­tion ». Dans cet ouvrage, Anne Tere­sa De Keers­maek­er développe les prin­ci­paux pans de son tra­vail choré­graphique, tels que « organ­is­er le mou­ve­ment dans le temps et dans l’espace », « défi­er la grav­ité » ou « célébr­er notre human­ité », sans man­quer d’insister sur l’importance de la musique qui, pré­cise-t-elle, ne « [l]’écrase pas de sa grandeur » : « je ne hiérar­chise pas les arts, mais tout sim­ple­ment la musique me délivre les clés dont j’ai besoin ».

Mon mod­èle, ce seraient plutôt ces nuées, faites de mil­liers d’oiseaux, qui accom­plis­sent ensem­ble dans le ciel des fig­ures mobiles stupé­fi­antes de beauté et d’efficacité. 

Incar­n­er une abstrac­tion, pub­lié en édi­tion bilingue dans la col­lec­tion « Le souf­fle de l’esprit » chez Actes Sud, est émail­lé de divers­es références ou d’anecdotes essen­tielles et sub­stantielles pour Anne Tere­sa De Keers­maek­er dans le développe­ment de sa pen­sée et de son tra­vail. Ain­si par exem­ple de Con­stan­tin Bran­cusi auquel elle se réfère à plusieurs repris­es, de la pen­sée chi­noise ou de sa ren­con­tre avec l’artiste belge Ann Veron­i­ca Janssens.

J’aime la vir­tu­osité, qui n’est pas réductible à la dis­ci­pline ; elle a une face d’insouciance. 

Ce livre fait la part belle à « l’acte fon­da­teur » de ses créa­tions choré­graphiques, entre « pas­sion du nom­bre », obser­va­tion de la nature et rubans adhésifs sur le sol. Il demande des déf­i­ni­tions à l’oiseau et à l’enfant. À par­tir de ces matières pre­mières, de ses pro­pres recherch­es et du tra­vail avec ses danseurs, elle établit l’architecture de l’espace dans lequel se meu­vent les êtres qui dansent, ten­dus entre l’axe hor­i­zon­tal et l’axe ver­ti­cal qu’ils incor­porent tout en les sub­li­mant par les mou­ve­ments du vol, du saut, de la marche.

« Toute âme est un nœud ryth­mique », écrivait Mal­lar­mé. Si le corps est pour Anne Tere­sa De Keers­maek­er « le sup­port d’un encodage de mémoire », c’est aus­si à tra­vers lui que se des­sine la manière dont il s’inscrit et s’écrit dans l’espace et le temps, c’est à par­tir de lui-même qu’il devient phrase – phrase dan­sée, imper­son­nelle, et tou­jours nue.

Char­line Lam­bert