Les naissances du poète

Philippe BOURET, Ligne de fond. Entre­tiens avec Wern­er Lam­ber­sy, Rumeur libre, 2019, 272 p., 19 €, ISBN : 978–2‑35577–184‑2

bouret ligne de fondL’œuvre de Wern­er Lam­ber­sy est vaste, comme un océan agité de ténèbres. Pour le par­courir, Philippe Bouret a choisi d’y ten­dre une ligne de fond sous la forme de dia­logues ou plus exacte­ment d’une réflex­ion à deux, menée entre le poète et le psy­ch­an­a­lyste. Il en résulte un livre qui est le témoignage dense de trois années de con­ver­sa­tions. Il se car­ac­térise par la lib­erté : lib­erté du ton, des sujets abor­dés et lib­erté des mots, qui offrent une plongée pas­sion­née dans l’intimité de l’œuvre. La con­ver­sa­tion s’interrompt, par­fois, lorsque Philippe Bouret demande à Wern­er Lam­ber­sy de lire l’un de ses textes, sur lequel l’un et l’autre rebondis­sent, livrent leurs inter­ro­ga­tions. Petit à petit se com­pose un por­trait du poète parsemé de sourires, de con­nivences mali­cieuses et de res­pi­ra­tions mélan­col­iques. Un petit fait, comme une guêpe qui se noie dans une tasse, peut ain­si inspir­er le réc­it d’une anec­dote et une réflex­ion ful­gu­rante sur l’écriture qui noue la vie et la mort.

Cette immer­sion dans l’œuvre de Wern­er Lam­ber­sy est une décou­verte de ses mul­ti­ples nais­sances. Il y a, tout d’abord, le début de la vie qui aurait pu en être la fin, les paroles trans­mis­es, le corps qui se sou­vient, l’explosion du pont d’Anvers au moment où l’enfant vient de le tra­vers­er dans les bras de sa mère et la fig­ure du père SS, qui fait con­fec­tion­ner un uni­forme iden­tique au sien, dans du papi­er crépon, pour son fils de trois ans. L’évocation de ces sou­venirs déploie un réseau d’images qui par­courent l’œuvre. Elle per­met d’approcher l’obsession de l’absence, la recherche d’une soli­tude qui en est l’antithèse, de révéler l’importance du souf­fle qui est un pont entre le néant et la vie. Elle éclaire l’un des poèmes fon­da­men­taux de Wern­er Lam­ber­sy : La toi­lette du mort.

La nais­sance du poète exige d’arracher la parole à l’autre et la nais­sance du poème est vécue comme un recom­mence­ment sans fin dans lequel l’écriture agit comme une mise à nu, un acte de net­toy­age de la langue et de soi. Wern­er Lam­ber­sy évoque ses ren­con­tres, ses ami­tiés, les œuvres qui for­ment sa colonne vertébrale poé­tique. Au fil des chapitres, l’homme se décou­vre. Il par­le de l’amour, de la pas­sion, des échecs, de l’érotisme. Il évoque le pou­voir de l’humour, l’ironie sal­va­trice, le besoin des voy­ages, son goût pour la prise de risques et, tou­jours, la poésie, comme une mys­tique, une mys­tique sans dieu.

Pour Wern­er Lam­ber­sy, « on doit tou­jours écrire dans la mai­son des morts ». La poésie est une sorte de mal­adie, comme l’illustre Dites trente-trois, c’est un poème. Elle est aus­si l’expression irré­press­ible d’une envie, une néces­sité qui pos­sède l’homme : « je n’ai pas la pos­si­bil­ité de ne pas écrire », con­state ain­si Wern­er Lam­ber­sy. Philippe Bouret l’amène à évo­quer la mélan­col­ie qui entoure son œuvre. Le poète intro­duit alors une dis­tinc­tion éclairante entre la nos­tal­gie tournée vers le passé et la mélan­col­ie qui est le présent. Il en vient à se deman­der si « la poésie n’est pas tout entière dans la mélan­col­ie, si elle n’exprime pas tou­jours la mélan­col­ie ».

Écrire est cepen­dant « le mal­heur le plus heureux ». Wern­er Lam­ber­sy évoque le moment où le poème l’interpelle, les rit­uels pour faire le vide autour de lui et en lui. Une image se détache, celle du ciseau, auquel ren­voy­ait son surnom de Com­pagnon : « Fla­mand, ciseau du souf­fle ». Comme l’instrument, le poète est frap­pé par quelque chose qui le dépasse, qui le cogne sans cesse : la vie. Comme l’outil, il trans­met, il érode le silence, arrache des par­celles au néant.

François-Xavier Lavenne