Sagesse de la progression en spirale ?

Pas­cal CHABOT, Avoir le temps. Essai de chronoso­phie, PUF, 2021, 209 p., 17 € / ePub : 13.99€, ISBN : 978–2‑13–082534‑0

chabot avoir le temps essai de chronosophieSi la philoso­phie, depuis l’étonnement, s’exerce dans la ques­tion­nement rad­i­cal, aucune ques­tion, out­re celle du « pourquoi y a‑t-il quelque chose plutôt que rien ? », n’est plus rad­i­cale que celle du temps. Et si la plu­part d’entre nous ne se la pose pas, c’est bien sûr que le temps est un prob­lème sans solu­tion, ce qu’on appelle les apor­ies du temps (est-il linéaire ou cir­cu­laire, cos­mologique ou biologique, col­lec­tif ou indi­vidu­el, immo­bile ou changeant, etc.). Il en ressort que le temps n’est pas un prob­lème qui appelle une solu­tion, mais une ques­tion ouverte qui ne se résout pas, mais se médite.

Le livre de Pas­cal Chabot, Avoir le temps, nous offre une telle façon de philoso­pher. L’indice de cette médi­ta­tion trou­ve son départ dans un para­doxe : en tant qu’humain nous avons du temps, tout le temps de vivre, et nous n’en avons pas, nous nous plaignons de man­quer de temps… Le philosophe déplace ce para­doxe à par­tir d’un con­stat et d’une dis­tinc­tion : « le temps n’a jamais été autant présent en quan­tité, mais sa qual­ité n’a jamais été aus­si prob­lé­ma­tique ». Mais cette oppo­si­tion de l’objectif et du sub­jec­tif ne doit pas nous arrêter car elle s’organise en fonc­tion de la civil­i­sa­tion : le temps civil­i­sa­tion­nel façonne nos per­cep­tions sub­jec­tives et objec­tives du temps… 

L‘originalité du livre appa­raît dans le dépasse­ment des sig­ni­fi­ca­tions abstraites par des indi­ca­tions his­toriques et exis­ten­tielles con­crètes, imagées même par les fig­ures naturelles et surtout cul­turelles qui émail­lent le texte. C’est ain­si que sont décrits avec saveur et sub­til­ité les cinq grands schèmes du temps : le des­tin, le pro­grès, l’hypertemps, le délai et l’occasion. Or, si notre temps les dis­pose simul­tané­ment de façon inédite, il con­vient néan­moins de com­pren­dre que, face à celui du des­tin, le schème du pro­grès donne l’enjeu de ces analy­ses. Le pro­grès mod­erne avait deux ver­sants. Un ver­sant humain et poli­tique, mar­qué par le temps de l’initiative, de la lib­erté et de la démoc­ra­tie, et un ver­sant techno­sci­en­tifique, mar­qué par la maîtrise mécanique du temps grâce au ressort et à l’horloge. Mais ces deux ver­sants, dans l’histoire con­tem­po­raine, sont loin de con­verg­er har­monieuse­ment – il suf­fit de con­sid­ér­er la pres­sion du temps et de l’argent sur le tra­vail pour en pren­dre con­science.

« Time is out of joint » titrait Philip K. Dick citant Shake­speare : désar­tic­ulé,  sor­ti de ses gonds, dis­joint : désajusté, ajoutait Der­ri­da lais­sant vibr­er l’absence du juste. Pas­cal Chabot en démonte pré­cisé­ment les rouages dans notre civil­i­sa­tion de l’instant présent, où le cyber­monde masque l’injustice dans le monde matériel et cul­turel dont il dépend pour­tant, et où son présent per­pétuel perd le temps per­son­nel. Et il le démonte non sans ironie lorsqu’il explicite nos com­porte­ments au temps du con­fine­ment et non sans cri­tique lorsqu’il dénonce, dans le fatal­isme de la « planète-vers-la-mort », le « sen­ti­ment de n’avoir pas de futur », « le crime con­tre le devenir », « la grande per­ver­sité de l’époque ». La médi­ta­tion sur le temps se révèle ain­si une médi­ta­tion pour l’ouverture de notre his­toire.

Cette ouver­ture peut-elle emprunter la voie du com­pro­mis par métis­sage entre les schèmes du temps afin que « chaque chose en son temps » devi­enne notre sagesse ? Si cette solu­tion peut aider les choix per­son­nels, elle ne peut s’inscrire dans l’idée d’une « post-his­toire » qui refoulerait toute néga­tiv­ité, qui effac­erait la vio­lence inhérente à la lib­erté créa­trice. La fig­ure de la spi­rale, en tout cas, sans cesse val­orisée par le philosophe, par son ascen­dance qui dépasse le cer­cle répéti­tif, ne renonce pas à cette sagesse du temps, la « chronoso­phie » qui serait au-delà du ques­tion­nement philosophique… Elle devient même pour Pas­cal Chabot la fig­ure de la « métaspi­rale », véri­ta­ble sens de l’histoire (« plu­rale », non « fatale ») comme pro­gres­sion per­fectible de l’émancipation et de la qual­ité de vie, à con­di­tion non seule­ment de pren­dre son temps, mais de saisir l’occasion…

Éric Clé­mens