Devoir de mémoire

Éve­lyne GUZY, La malé­dic­tion des mots, M.E.O., 2021, 236 p., 18 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782807002616

guzy la malediction des motsPour Éve­lyne Guzy, bap­tis­er « roman » une enquête sur sa pro­pre famille juive, c’est aus­si un devoir d’honnêteté et la façon de don­ner à la jour­nal­iste et chroniqueuse la lib­erté de fon­dre, à 60 ans, la réal­ité d’Évelyne dans ses pro­pres pas : ceux de la petite Eva, au fil d’une recherche mar­quée par la rigueur et par un acharne­ment courant sur de nom­breuses années. Au départ : il y aurait une let­tre posthume du grand-père Icek, imprégnée formelle­ment de cul­ture yid­dish et qui pré­cise : « Bien sûr, je me doute bien qu’à la pre­mière relec­ture, tu revis­it­eras mes mots pour les rem­plac­er par les tiens ; c’est ta manie, ton méti­er. Je vais m’en accom­mod­er ».

Icek lui-même dit se con­sid­ér­er comme un « homme terne » et dont la seule par­tic­u­lar­ité est d’avoir existé. Ce qui n’empêche pas ce natif de Czesto­cho­va (ville du culte polon­ais à la Vierge Noire, célébré par Jean-Paul II) d’avoir vécu dans son pays les brimades inces­santes et jusqu’aux per­sé­cu­tions les plus odieuses du pou­voir à l’encontre de la pop­u­la­tion juive. Assez pour qu’il finisse par s’exiler en Bel­gique avec sa com­pagne Gol­da, à Charleroi pré­cisé­ment  où après avoir tâté de plusieurs emplois, dont celui de mineur, Icek ouvri­ra un com­merce de « shmates » (en l’occurrence des cas­quettes, la spé­cial­ité famil­iale). C’est là que, plus tard, la jeune Eva, leur petite-fille, ren­dra vis­ite à ses grands par­ents et à son père Gré­goire. Mais avant cela, il y a la guerre et la fuite du cou­ple polon­ais réfugié dans une ferme de la cam­pagne belge après s’être heureuse­ment dérobé à l’ordre de trans­fert à la caserne Dossin de sin­istre mémoire. Quant à Gré­goire, en âge d’école, il sera recueil­li à Momignies par les trap­pistes de l’abbaye de Scour­mont réqui­si­tion­née par l’occupant. Il sor­ti­ra de la guerre sain et sauf et devien­dra pour Eva-Eve­lyne (née en 1960) ce père nar­cis­sique et peu affectueux qui lui léguera avant de mourir une vidéo où il par­le de lui-même mais peu éclairante sur la per­son­nal­ité d’Icek. C’est pas hasard qu’en 2013, lors d’un débat pub­lic autour de Mon­sieur Opti­miste, le livre d’Alain Beren­boom, l’autrice appren­dra d’un incon­nu que son grand-père pater­nel aurait été en réal­ité un mem­bre act­if d’une cel­lule de Juifs com­mu­nistes. (« Eva n’a pas insisté. Elle est ren­trée chez elle nor­male­ment. Sa vie avait bas­culé »). Et plus que jamais l’avait ani­mée une volon­té d’enquêter tous azimuts mais sans réus­site absolue sur la véri­ta­ble per­son­nal­ité de ses ascen­dants. Il fau­dra donc que la  roman­cière «bouche les trous » et s’en rap­porte aux flous lais­sés par l’Histoire.

En ce qui con­cerne la lignée mater­nelle d’Eva, un doute aus­si flotte sur la per­son­nal­ité de David Katz, l’autre grand-père. S’il fut à coup sûr un résis­tant act­if – d’ailleurs auréolé de gloire après la guerre – œuvrant au sein d’une asso­ci­a­tion de Juifs sion­istes (farouche­ment opposés aux Juifs com­mu­nistes férus d’universalisme comme l’était Icek que David mépri­sait), il se serait attribué, en plus de la con­cep­tion, une par­tic­i­pa­tion physique à un épisode fameux de la guerre. Celui de l’arrêt en Bra­bant fla­mand du XXe con­voi de déportés par­ti de Dossin pour Auschwitz en 1944 et qui per­mit à de nom­breux Juifs de s’échapper et de sur­vivre. Présence sur le ter­rain que l’historien Maxime Stern­berg a vio­lem­ment con­testée jusqu’à l’issue d’une longue polémique qui eut surtout pour effet de met­tre en relief le rôle des trois prin­ci­paux pro­tag­o­nistes putat­ifs où ne fig­ure plus le nom de David Katz, lequel fut certes un grand résis­tant, d’ailleurs très éprou­vé physique­ment par son action et qui n’a pas volé les hon­neurs qui lui ont été ren­dus après la guerre. Il devait toute­fois con­venir lui-même que cer­tains d’entre eux avaient ten­dance à se met­tre quelque peu en avant. Quoi qu’il en soit, il aura large­ment con­tribué à la réal­ité pro­fessée plus tard par Eva et sa fille Jeanne (lors d’une com­mé­mora­tion au Tir Nation­al), à l’encontre de cer­tains pro­pos dén­i­grants sur le com­porte­ment des Juifs pen­dant la guerre : « Nous ne sommes pas des mou­tons qu’on mène à l’abattoir. Nous sommes un peu­ple de mémoire ».

Un livre écrit à cœur ouvert, à l’enseigne de la fidél­ité et de la trans­mis­sion… Et con­fron­té à cette dou­ble « malé­dic­tion des mots » : la fatale inadéqua­tion au vécu, mais aus­si les affres et par­fois les dés­ap­pointe­ments de son dévoile­ment par une recherche hon­nête et impar­tiale. C’est aus­si, par delà les pré­ten­dues races et le marché des reli­gions, un appel à la fra­ter­nité et à l’équivalence des humains.

Ghis­lain Cot­ton