Vive la dissolution !

Marcel MOREAU, Julie ou la dissolution, Roman, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », préface de Carl Norac, postface de Corentin Lahouste, 2021,196 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-536-0

moreau julie ou la dissolutionPublié en 1971, il y a près de 50 ans donc, chez Christian Bourgois, le roman Julie ou la dissolution n’a pas pris une ride et pour cause puisque ce récit entraîne lecteurs et lectrices dans une expérience existentielle quasi universelle à partir d’une réalité relativement banale. À la suite de son personnage, nous sommes entraînés dans des interrogations sur ce que nous sommes, ce qui nous lie aux autres, le sens de nos actes, des interrogations plus charnelles, sensuelles, provocatrices que rationnelles ou cartésiennes.

Sur le chemin du travail, le narrateur assiste à un accident de la route, d’apparence faussement banale comme nous le découvrirons bien plus tard, et retrouve ses collègues au bureau : Jacques, Paul et Yvette. Son travail : correcteur dans une maison d’édition scientifique, une profession proche de celle qu’exerça l’auteur, ce qui lui permet un rendu réaliste des ambiances. Son nom : Hasch, ce qui est déjà tout un programme en soi. Dans leur routine bureaucratique, surgit une nouvelle collègue, Julie Malchair (sic !), qui se révèle d’emblée la source d’un chamboulement des sens, de tensions invisibles et silencieuses. Son pouvoir de fascination est immédiat. Fantasme incarné, elle bouleverse « l’Effort général » qui préside aux destinées de la petite entreprise. Cerise sur le gâteau, elle n’aime pas le travail !


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Subjugué, y compris par ses maladresses et distractions, Hasch prend systématiquement sa défense et lui apporte son aide en toutes circonstances. Julie fascine d’autant plus Hasch qu’elle l’éloigne d’une période de sexe triste auprès de sa femme Rose, à l’agonie, avec laquelle il ne partage plus rien. L’anarchie s’installe dans le train-train du bureau, au grand dam du directeur, « héraut de la pafculture » que Hasch méprise. Malgré ses récriminations, le tenant de l’ordre voit les choses lui échapper.

Parti d’une situation somme toute assez commune, Marcel Moreau tourne le dos à « l’empire de la raison » et embarque ses personnages dans un tourbillon sans limites, qui laisse libre cours à l’ivresse du vin, des sens et du langage. Il ne s’interdit plus rien, y compris avec les mots qu’il triture à loisirs et avec hardiesse. Il en résulte des associations de termes inédites et savoureuses : « Une lassitude me baisait le front et les reins » ; « Le sexe semblait tombé de la gueule d’un dogue. Mastiqué et baveux » ; « Les colosses me comprendront : la force est monotone et pauvre. C’est la faiblesse qui est riche. À un moment donné, la force lasse » ; « Le soleil a pesé sur nous. Il était comme un catcheur ivre… » ; « la porcinité beige de son regard » ; etc. ; etc. Ce rapport original au réel, au verbe et au sens se cristallise particulièrement autour de l’évocation des crinoïdes, une sorte de mystique dont Julie Malchair serait la grande prêtresse. « Sous l’œil fasciné des rédacteurs, elle allait et venait, mue par une espèce de virtuosité intérieure qui portait ses mains et ses jambes vers des autels qu’on ne pouvait voir. En moi-même, je l’appelais prêtresse. Plus tard, je lui confirmerai ce titre, qu’elle acceptera ou dont elle se moquera. »

Peu à peu, chez le narrateur, apparaissent les premiers symptômes d’un délitement qui conduira à une magnétisation et une abolition du moi, le conduisant peu à peu vers l’abîme, qui est l’affaire « d’une race privilégiée de poètes, tortionnaires du réel ». Et ce qui devait arriver arrive : Julie annonce une grande fête au bureau pour le 28 juillet, fête qui se révélera dionysiaque et licencieuse, orgiaque et scatologique, paroxystique et violente, un culte initiatique et une parade charnelle sous le signe du vin et de l’Herbe (sic), tournée vers « le faste élémentaire du sexe » et « l’orgasme central », pour se terminer en une apothéose anarchique et transgressive : une bataille de livres et une destruction de dictionnaires. Comme une révolution qui aurait pour nom : dissolution.

Pour apprécier totalement ce roman et en saisir plus d’enjeux encore, on recommandera vivement la lecture de la postface de Corentin Lahouste qui a pris le relais d’Hugo Martin qui apporta sa propre analyse dans la première réédition du livre chez Espace Nord. Quant à Carl Norac, il propose en préface la lettre hommage adressée à son ami Marcel Moreau lors de l’annonce de son décès en avril dernier.

Michel Torrekens