À Liège ou ailleurs, « il n’y a pas de mauvais livres »…

Un coup de cœur du Car­net

Jean-Jacques MESSIAEN, Lec­ture pour tous. Une his­toire des ini­tia­tives de la Province de Liège en matière de lec­ture publique, Pré­face de Jean-François Füeg, Édi­tions de la Province de Liège, 2021, 194 p., 20 €, ISBN : 9782390101604

messiaen lecture pour tousPro­mul­guée le 17 octo­bre 1921, la loi Destrée sur les bib­lio­thèques publiques mar­quait un moment fort de la poli­tique cul­turelle dans notre pays. Plus que la recon­nais­sance d’un lieu sym­bol­ique, c’était un ser­vice des­tiné au plus grand nom­bre que cette dis­po­si­tion légale insti­tu­ait : offrir à toutes et tous l’accès à la lec­ture, afin de favoris­er le développe­ment intel­lectuel de toutes les caté­gories sociales. Aigu­il­lon­né sur sa droite quant au choix des ouvrages à met­tre dans les mains du peu­ple, Destrée eut cette réplique ful­gu­rante : « Pour l’État, il n’y a pas de mau­vais livres ». Le ten­ant du Par­ti ouvri­er belge refu­sait d’orienter les choix des usagers selon une doxa, une idéolo­gie, fût-ce celle de son pro­pre par­ti. Au con­traire, il fai­sait con­fi­ance aux indi­vidus dont il était per­suadé que, con­fron­tés au plus grand nom­bre pos­si­ble de sources diver­gentes, ils sauraient exercer leur esprit cri­tique. En cela, il créait le pro­fil, peut-être idéal­isé, en tout cas fon­da­men­tale­ment vertueux et posi­tif, du Lecteur, au dévoué ser­vice duquel il met­tait les bib­lio­thé­caires…

En retraçant la suc­ces­sion des ini­tia­tives de la lec­ture publique en Province de Liège, Jean-Jacques Mes­si­aen ne s’est guère con­tenté d’établir la « micro-his­toire » d’une insti­tu­tion. Il rend plutôt compte, en en resi­tu­ant le con­texte socio-his­torique, du dynamisme mis en œuvre pour le développe­ment d’une pra­tique aux enjeux fon­da­men­taux. Jean-François Füeg l’explique en pré­face : quand en 1937 est créée à Liège la Bib­lio­thèque des Croisiers, les entités provin­ciales se sont déjà emparées depuis quelque temps d’un « domaine où l’État était jugé défail­lant ». La bib­lio­thèque n’est plus seule­ment un lieu d’archivage pous­siéreux. Elle est pen­sée comme un tout, des briques qui la con­stituent jusqu’à la ges­tion qui l’anime en pas­sant par les tech­niques qu’elle mobilise ; elle devient « un out­il de développe­ment de la démoc­ra­tie ».

Le volu­mineux ouvrage de Jean-Jacques Mes­si­aen s’ouvre sur un aver­tisse­ment : « La présente étude ne vise pas à l’exhaustivité, bien des aspects mérit­eraient d’être appro­fondis ou com­plétés ». Preuve que la mod­estie de l’auteur n’a d’égale que son per­fec­tion­nisme. Son réc­it s’ouvre bien avant Destrée, en 1725, durant cette péri­ode des Lumières qui voit la créa­tion dans la Prin­ci­pauté d’une pre­mière bib­lio­thèque – dont on ignore si elle était acces­si­ble à des usagers… Son gérant, l’imprimeur Ever­ard Kints, se doutait-il qu’il enta­mait là une page cru­ciale de la cul­ture en Cité ardente ? Tou­jours est-il qu’à par­tir de cet événe­ment fon­da­teur, l’histoire de la lec­ture publique à Liège va se con­fon­dre avec celle des ter­ri­toires bel­giques, pass­er à tra­vers la Révo­lu­tion et la Chute de l’Empire, épouser dès 1818 les des­tinées de l’Université (fondée à Liège en 1817), s’enrichir au fil du temps d’un véri­ta­ble tré­sor, s’ouvrir aus­si aux class­es ouvrières en 1861, sous l’impulsion de l’échevin de l’Instruction publique et des Beaux-Arts Vic­tor Hénaux. À l’époque, la « bib­lio­thèque pop­u­laire com­mu­nale » prend ses quartiers… dans les combles de la Halle aux vian­des ! Il fau­dra atten­dre un demi-siè­cle pour que s’amorce la délo­cal­i­sa­tion des ouvrages vers les écoles et des bib­lio­thèques de quarti­er et finale­ment vers une nou­velle adresse située dans une rue qui devien­dra métonymique pour les bib­liovores lié­geois : les Chi­roux. Le nom restera, même si le bâti­ment de style clas­sique sera rem­placé au début des années 1960 par une struc­ture béton­née plus mod­erne, ancrée dans le paysage urbain avec sa passerelle et sa rotonde, à une enca­blure du Pont Kennedy…

Le réc­it de Jean-Jacques Mes­si­aen, somptueuse­ment illus­tré de nom­breuses pho­tos, gravures, affich­es et cou­ver­tures de pub­li­ca­tion, ne ravi­ra pas que les pro­fes­sion­nels du livre. Il inter­pellera quiconque s’intéresse à l’histoire, en Bel­gique fran­coph­o­ne, de la Cul­ture. Un mot qui mérite bien sa majus­cule quand on com­prend ce qu’il recou­vre de valeur pat­ri­mo­ni­ale, de com­bat en faveur de l’Éducation per­ma­nente, de résis­tance pour la défense des lib­ertés indi­vidu­elles et col­lec­tives, de générosité et de partage. De pro­vi­sion de plaisir et de bon­heur, aus­si.

À deux ans de l’inauguration d’un nou­veau cen­tre de ressources – situé cette fois en Out­re-Meuse, là où se dres­sait jadis l’hôpital de Bav­ière –, cette somme tire le bilan d’une expéri­ence livresque et citoyenne con­sid­érable, avant d’en trac­er les per­spec­tives et les espoirs. Jean-Jacques Mes­si­aen l’a com­pris : le ou la bib­lio­thé­caire, aujourd’hui, ne se tient plus au cen­tre d’un dédale de com­pactus ou dans quelque obscur bureau, à faire de la cat­a­lo­gra­phie, mais sur le seuil même du Savoir. Une posi­tion idéale qui lui per­met de vous accueil­lir et, avant d’entrer, de vous faire admir­er l’horizon.

Frédéric Sae­nen