De la littérature comme miroir

Un coup de cœur du Car­net

Daniel CHARNEUX, Claude DURAY, Léon FOURMANOIT, Pierre Huber­mont (1903–1989) : écrivain pro­lé­tarien, de l’ascension à la chute, M.E.O., 2021, 232 p., 18 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑8070–0280‑7

charneux et alii pierre hubermontLa lit­téra­ture pro­lé­tari­enne belge a peut-être été moins scrutée que celle des écrivains région­al­istes. La ques­tion de la col­lab­o­ra­tion cul­turelle durant la Sec­onde guerre mon­di­ale n’a que rarement fait l’objet d’une vul­gar­i­sa­tion ; des études, des mémoires, des ouvrages uni­ver­si­taires lui ont été con­sacrée : les auteurs du présent vol­ume en men­tion­nent quelques-uns. L’épuration des écrivains ayant col­laboré avec l’occupant n’a pas don­né lieu à un débat pub­lic reten­tis­sant et à des con­damna­tions fra­cas­santes comme ce fut le cas en France. Un cer­tain nom­bre d’écrivains aujourd’hui con­nus passèrent entre les mailles d’un filet insti­tu­tion­nel et judi­ci­aire somme toute assez com­plaisant. Cer­tains s’exilèrent. D’autres furent con­damnés à mort ou à des peines de prison.

Ce fut le cas de Pierre Huber­mont, mil­i­tant social­iste de la pre­mière heure, jour­nal­iste au quo­ti­di­en Le peu­ple. Durant la guerre, il occu­pera le poste de secré­taire général de la Com­mis­sion cul­turelle wal­lonne puis celui de directeur  du jour­nal La Légia. Il y pub­liera des arti­cles anti­sémites, van­tant l’Ordre Nou­veau, fustigeant les francs-maçons, l’Angleterre et l’URSS. Huber­mont, fils de mineurs borains, écrivain pro­lé­tarien promet­teur, pour des raisons per­son­nelles, psy­chologiques et pro­fes­sion­nelles, renie ain­si à la fin des années 1930 un com­bat mené au nom du social­isme pour embrass­er, à la suite d’Henri De Man, prési­dent du P.O.B., le nation­al-social­isme. Écrit par trois auteurs qui ne peu­vent être sus­pec­tés de sym­pa­thie pour les idées nazies, dont les par­ents furent vic­times de l’Ordre nou­veau ou mem­bres de la Résis­tance, cet ouvrage four­mille d’informations his­toriques, économiques, poli­tiques, sociales, lit­téraires, cul­turelles et se penche atten­tive­ment, non seule­ment sur l’histoire de la Wal­lonie mais aus­si sur l’histoire du Bori­nage, région natale d’Hubermont et d’écrivains pro­lé­tariens comme Emile Cave­naille, Louis Piérard, Achille Delat­tre… ou Con­stant Mal­va, mem­bre du groupe sur­réal­iste hain­uy­er, qui ver­sa dans la col­lab­o­ra­tion intel­lectuelle avec l’ennemi sans que sa renom­mée lit­téraire subisse une occul­ta­tion aus­si défini­tive que celle qui frap­pera l’auteur de Treize hommes dans la mine.

Con­stru­it de manière chronologique, épou­sant au plus près la biogra­phie d’Hubermont, pro­posant des extraits de textes et d’œuvres jamais encore pub­liés, recourant entre autres sources au fonds Pierre Huber­mont des Archives et Musée de la Lit­téra­ture, ce livre pas­sion­nant et homogène repose sur la rigueur des analy­ses lit­téraires de Daniel Charneux, qui démon­tre que, de son pre­mier livre, Syn­thèse poé­tique d’un rêve (1923), en pas­sant par La terre assas­s­inée (1928), Les cor­don­niers (1929), Treize hommes dans la mine (1930), Har­di ! Montar­chain (1932), Marie des Pau­vres (1934), L’arbre creux (1938), J’étais à Katyn, témoignage ocu­laire (1943), Ger­main Per­on, chômeur – roman annon­ci­a­teur d’un bas­cule­ment idéologique, où Huber­mont fait un bilan aut­o­cri­tique des rap­ports insat­is­faisants entre les intel­lectuels de gauche et la classe ouvrière – jusqu’à ses deux derniers réc­its, inclass­ables et jamais pub­liés, La fée des eaux (Broadway’s Bac­ter­ian Bal­let) (1945–1947) et Incar­cère-t-on Oneiros (1948–1949), Huber­mont, inspiré par son expéri­ence per­son­nelle et son ter­roir, puis par son mil­i­tan­tisme jour­nal­is­tique, ne dévie pas d’une tra­jec­toire thé­ma­tique qui n’empêche pas la mise en œuvre d’une palette styl­is­tique allant du poé­tique à la satire, du roman social au roman d’amour et de la lit­téra­ture de com­bat au mer­veilleux dystopique.

Il repose aus­si sur les con­nais­sances his­toriques de Léon Four­manoit et de Claude Duray : d’un point de vue géo­graphique et cul­turel, social et poli­tique, l’histoire de la Wal­lonie est abor­dée fine­ment dans ses rap­ports avec la poli­tique, le Cap­i­tal, les idéolo­gies. Elle donne une lec­ture évo­lu­tive de la struc­ture de l’État belge. Sur ce ter­rain, Huber­mont a par­fois livré des réflex­ions prophé­tiques : liens entre intel­li­gentsia et monde du tra­vail, fédéral­i­sa­tion, rap­ports entre une Wal­lonie privée de sa dimen­sion ver­ti­cale et de ses liens naturels avec le Nord de la France face à une nation fla­mande qui revendi­quait déjà son autonomie au début du 19e siè­cle, néces­sité d’une con­struc­tion européenne pour con­tr­er les sous-par­tic­u­lar­ismes nationaux et régionaux et dom­i­na­tion pro­gres­sive d’un social­isme qui, dès l’affaire de la Banque du Tra­vail dans les années 1930, est déchiré entre  idéaux révo­lu­tion­naires et  ges­tion des affaires. Fruit de son époque con­vul­sive, l’œuvre de cet écrivain pro­lé­tarien con­tro­ver­sé nous mon­tre que la lit­téra­ture est un micro­scope très utile pour com­pren­dre les enjeux de notre His­toire.

Éric Brog­ni­et