Le chant de la Terre

Michelle FOUREZ, Terre mon corps, Sablon, 2021, 120 p., 15 €, ISBN : 9782931112076

fourez terre mon corps

Terre mon corps est le dix­ième roman en presque trente ans de la trop dis­crète Michelle Fourez. Comme ses précé­dents livres, il est tra­ver­sé par une ques­tion sim­ple, com­plexe et essen­tielle : Com­ment fait-on pour vivre ? Car, même si l’homme est un loup pour l’homme, un con-casseur pour la Terre,

il faut vivre, oui !
Con­tin­uer de goûter la beauté du monde.
Chercher sa grâce.
Chanter la grat­i­tude.

Cette ques­tion est, à chaque texte, explorée à tra­vers de per­son­nages féminins orig­in­aux, forts et frag­iles à la fois. Dans celui-ci encore. Éléonore pour­rait être une des représen­tantes par­faites de la femme mod­erne iconique ven­due par les mag­a­zines ou les romans à l’eau de rose (par son écri­t­ure, Michelle Fourez trans­forme les clichés en fer­ments poé­tiques et sen­soriels) : worka­holic, elle tra­vaille dans une entre­prise phar­ma­ceu­tique, a du pou­voir, de l’argent, voy­age de par le monde, loge dans les grands hôtels, s’achète des vête­ments grif­fés et des plaisirs faciles.

Un jour, cette exis­tence lui implose au corps et à la tête et le vide se répand partout. Elle démis­sionne. Elle qui avait baroudé sac au dos avant de s’enfermer dans cette vie en classe affaires s’installe en Espagne dans un vil­lage d’Andalousie où elle devient la Extran­jera, l’Étrangère, aux autres, à elle-même. Elle tente de lâch­er prise, par­fois se rac­croche à son anci­enne vie super­fi­cielle, se laisse guider par les cir­con­stances et s’ouvre à un avenir plus en accord avec elle-même, loin des regards scru­ta­teurs, cyniques et nor­mal­isa­teurs. Les ren­con­tres – en par­ti­c­uli­er avec François, belge comme elle, devenu fer­mi­er après une car­rière d’avocat, sa femme Jane, anci­enne chanteuse lyrique à la gorge désor­mais nouée et leurs deux enfants –, les incidents/accidents, l’écoute de sa voix intérieure l’emmènent là où elle ne s’y attendait pas, à con­clure une paix avec son enfance.

Avec son prénom chic dans un monde pau­vre, elle a gran­di dans une ferme où elle était si heureuse, au pied des saules, au fond de la prairie, où son père est mort (a été tué) de l’épandage de pes­ti­cides nocifs, où sa mère lui avait imag­iné un des­tin dif­férent du sien. La grande force d’Éléonore est, sans doute, de par­venir à s’abandonner, à se dépren­dre d’elle-même. Comme la men­di­ante dans l’œuvre de Mar­guerite Duras, elle cherche des indi­ca­tions pour se per­dre. Et les trou­ve. Se retrou­ve. En paix avec elle-même, tant que faire se peut (en a‑t-on jamais fini des per­tur­ba­tions exis­ten­tielles?). Alors qu’elle vivait dans un monde arti­fi­ciel, marc­hand, un monde pré­da­teur, destruc­teur, aux mains et aux comptes en banque de quelques-uns, qui rejette le non-sem­blable, l’étranger, assas­sine les exilés en les lais­sant se noy­er dans la mer ou en les étouf­fant dans les avions (Michelle Fourez se sou­vient de Semi­ra Adamu) et d’autres choses ter­ri­bles encore, elle va remet­tre les mains dans la terre, comme lorsqu’elle était enfant, ouvrir ses sens à l’environnement, accueil­lir l’autre et se laiss­er recevoir par lui (ce qui est loin d’être sim­ple). Décou­vrir la Terre, notre planète qu’elle par­courait sans la voir, l’écouter. Et elle en a à dire, la Terre.

Aus­si, dans le dernier chapitre, Michelle Fourez lui laisse la parole. Poé­tique­ment et poli­tique­ment, elle nous offre ses con­seils pour sa préser­va­tion, elle, notre source de vie. Et mal­gré tous les saccages qu’elle subit — et l’être humain avec elle (Ce n’est pas moi qui meurs, c’est vous à ma sur­face), elle nous engage à garder foi en la vie.

Michel Zumkir