Les secrets qui tuent

Élodie Haslé, Les sui­cidés, Scalde, 2021, 288 p., 22 €, ISBN : 9782930988153

hasle les suicidesLes sui­cidés est un roman choral de douze his­toires sin­gulières de per­son­nes liées par le sang se déroulant dans la région cham­p­enoise entre le 15e siè­cle et aujourd’hui. Chaque point de vue est précédé par une repro­duc­tion en couleurs d’une pein­ture abstraite de l’autrice, qui nous donne ain­si le ton sur ce qui va suiv­re. Vous l’aurez com­pris grâce au titre du réc­it, les per­son­nages ont tous un ter­ri­ble point com­mun.

Tan­tôt assumé, tan­tôt déguisé, le sui­cide qui ponctue la fin de chaque his­toire est décrit avec une économie de mots car l’intérêt ne réside pas dans les détails de l’acte en lui-même. Élodie Haslé nous invite à appréhen­der ce thème com­plexe et déli­cat en nous faisant vis­iter l’histoire famil­iale du per­son­nage mis en valeur, une his­toire sou­vent douloureuse où le dés­espoir, le cha­grin et l’absence de sens parais­sent insur­monta­bles et où le sui­cide se présente comme la seule porte de sor­tie.

L’autrice évoque sans fard les fan­tômes qui habitent les per­son­nages tour­men­tés du réc­it. Mort pré­maturée de par­ents, enfants non désirés, unions hâtives, hor­reurs de la guerre, mal­adie men­tale… les sources de dés­espoir dans la vie ne man­quent pas. Mais pourquoi cer­taines per­son­nes désertées par l’espoir se sui­ci­dent et d’autres pas ? Nous sommes amenés à lire ce point de bas­cule juste avant le pas­sage à l’acte, ce moment où la résilience est encore pos­si­ble et où l’irréparable n’est pas encore atteint, cet instant si ténu où une des­tinée humaine et celle des sur­vivants peut être empreinte irrémé­di­a­ble­ment, mais ne l’est pas encore…

« Il suf­fit d’une pich­enette pour pass­er à l’acte, comme il suf­fit d’un mot pour se rac­crocher à la vie. » Cette cita­tion de Boris Cyrul­nik mar­que la fin du roman, qui est suivi par un « manuel de préven­tion du sui­cide ». Celui-ci pose quelques balis­es pour inviter le lecteur à être plus out­il­lé face à la prob­lé­ma­tique du sui­cide : il nous livre quelques sta­tis­tiques sur le thème, les grandes lignes de la psy­cholo­gie du développe­ment de l’enfant et l’adolescent, ain­si que quelques ressources en psy­cho-généalo­gie avec Anne Ancelin Schützen­berg­er comme référence phare.

Les sui­cidés est un réc­it écrit dans un style sim­ple qui nous invite à lever le voile et libér­er la parole sur le secret des trau­mas qui dépassent les mem­bres d’une famille et sont trans­mis sou­vent incon­sciem­ment de généra­tion en généra­tion. Une belle manière pour l’autrice de ten­ter d’éradiquer le poi­son silen­cieux du sui­cide qui aboutit à des tragédies en cas­cade.

Séver­ine Radoux