Pénélope n’attend plus

Geneviève DAMAS, Quand tu es revenu, Lans­man, 2021, 56 p., 11 €, ISBN : 9782807103191

damas quand tu es revenuEn amour, est-ce que l’on peut par­tir et revenir, comme une fleur, vingt ans plus tard ? Peut-on promet­tre de tou­jours revenir ? Les hommes et les femmes sont-ils égaux dans ce voy­age ? Regar­dons le mythe d’Ulysse. Péné­lope l’a atten­du bien sage­ment, repous­sant nom­bre de pré­ten­dants. Dans les his­toires, le héros part et revient tou­jours. Nous sommes bercés par ce mythe, mais n’est-il pas temps de le décon­stru­ire ? Com­ment cela se passerait-il dans la vraie vie ? Que se passerait-il si celui que vous avez aimé revient vingt ans plus tard ?

Duck­ling et Flug sont invités à dîn­er chez des amis com­muns, Jean-Marc et Mélanie, un cou­ple recom­posé qui habite un bel apparte­ment bour­geois. Pen­dant que leurs hôtes s’affairent en cui­sine ou auprès de leur fils, les deux con­vives se retrou­vent seuls pen­dant un cer­tain temps, face à leur passé com­mun. Flug a aban­don­né Duck­ling et leur fils Maki, vingt ans plus tôt, pour par­tir à l’étranger et s’engager dans l’humanitaire. Duck­ling a refait sa vie avec un autre homme avec qui elle a eu deux filles. Flug lui déclare sa flamme. Va-t-elle à son tour aban­don­ner tout ce qu’elle a con­stru­it, refusé la sta­bil­ité qu’elle s’est créée, pour un homme qu’elle a tant aimé ? Et si c’était Duck­ling qui avait lais­sé der­rière elle homme et enfant ?

Par­al­lèle­ment, on suit les retrou­vailles d’Ulysse et Péné­lope. Les his­toires, très poreuses, de huit per­son­nages – qui peu­vent être inter­prétés par deux comé­di­ens – se suc­cè­dent et s’entremêlent : Flug et Duck­ling, Jean-Marc et Mélanie, Péné­lope et Ulysse, Elle et Lui, c’est-à-dire l’auteure et l’interprète. À tra­vers ce texte ludique, Geneviève Damas explore le thème du cou­ple et plus large­ment le départ, l’attente, l’absence, la résilience. Elle décom­pose le réc­it en dif­férents matéri­aux, sorte de vari­a­tions. Avec humour et ingéniosité, elle joue avec dif­férents niveaux de nar­ra­tion et mêle le réel à la fic­tion.

Geneviève Damas se met elle-même en scène en puisant dans son his­toire famil­iale, notam­ment celle de ses grands-par­ents pater­nels, et dans sa pro­pre his­toire. Elle est la pre­mière de sa lignée à être indépen­dante finan­cière­ment tout en se saig­nant pour ses enfants, mais y reste-t-il une place pour l’amour ? La nar­ra­trice redé­cou­vre le mythe d’Ulysse dans lequel s’enracine le texte. Les hommes y sont érigés en héros et por­tent tous des noms à l’é­ty­molo­gie glo­rieuse. Ulysse, par exem­ple, sig­ni­fie « Voy­age ». Péné­lope, quant à elle, alors qu’elle a atten­du son « bien-aimé » pen­dant vingt ans, a tenu l’île, élevé son fils seule, repoussé des pré­ten­dants lour­dauds… a un nom qui sig­ni­fie « Canard ». Mais l’histoire pour­rait ne pas tou­jours se répéter. Les cou­ples ont autant besoin d’être au monde à deux que d’être libre indi­vidu­elle­ment. Geneviève Damas ne donne aucune réponse et con­fronte les lecteurs à une réal­ité mou­vante, insai­siss­able.

Quand tu es revenu, pub­liée aux édi­tions Lans­man, a été créée en juin 2021 au Théâtre des Mar­tyrs, dans une mise en scène de Guillemette Lau­rent et Geneviève Damas.

Émi­lie Gäbele