Jeune, jolie, riche et morte

Bernadette DE RACHE, La fille sur le banc, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2021, 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 9782874896675

Sans doute est-ce une car­ac­téris­tique majeure et heureuse du roman polici­er actuel que de don­ner tout autant de place à la vie intime des enquê­teurs en charge d’élucider un crime qu’à la réso­lu­tion de l’énigme crim­inelle elle-même. En marge de l’enquête, d’autres enjeux per­son­nels exis­tent, qui inter­agis­sent avec celle-ci tout en for­mant un réc­it par­al­lèle. La fille sur le banc s’inscrit pleine­ment dans cette veine nar­ra­tive en nous inté­grant dans l’équipe poli­cière chargée de l’affaire sous la direc­tion de Steve, un taiseux tout entier voué à sa mis­sion qui le mobilise de jour comme de nuit, au point qu’il en oublie sa famille, ou nég­lige de dormir ou de manger. Sa volon­té de com­pren­dre les ressorts du crime et de dépass­er les apparences crée en lui un mou­ve­ment men­tal sans repos auquel Bernadette De Rache nous asso­cie tout en suiv­ant tour à tour les autres mem­bres de l’équipe : Marie l’impétueuse, qui fonc­tionne à l’instinct, Ange­lo, le magi­cien qui délie les secrets des ordi­na­teurs et porta­bles.

L’affaire qui les occupe est celle du meurtre de Syl­vaine Fiori, une jeune femme retrou­vée morte, assise sur un banc au plein cen­tre de Liège dans le petit matin glacé. L’autopsie révèlera qu’elle a été étran­glée. C’est Lise, dont les fenêtres don­nent sur la place, qui a don­né l’alerte et que Steve inter­roge en pre­mier. Elle reste par inter­mit­tence au cen­tre du réc­it comme nar­ra­trice, d’initiative et en rai­son de la liai­son récon­for­t­ante que Steve, dont l’épouse esseulée vient de quit­ter le domi­cile, noue avec elle.

De l’entourage famil­ial de la vic­time, fille d’un riche entre­pre­neur bien en vue, les enquê­teurs appren­nent peu de choses. Syl­vaine menait sa vie, son père avait peu de temps à lui con­sacr­er et sa belle-mère ne s’y intéres­sait guère. L’aisance matérielle leur per­me­t­tait de peu se crois­er. Étu­di­ante en arts plas­tiques, Syl­vaine fréquen­tait la Fab­rique, un ancien entre­pôt ouvert aux jeunes créa­teurs alter­nat­ifs évolu­ant sous la direc­tion de Palmyre, une galeriste allumée et excen­trique friande de jeunes hommes.  Ici non plus, per­son­ne n’a rien à dire. L’enquête s’enlise dans une ambiance d’omerta, une forme de brouil­lard s’instaure qui entoure Steve et son équipe. Dans ce milieu inter­lope aux con­tours flous, rassem­blant des artistes ratés et désar­gen­tés, Syl­vaine se sin­gu­lar­i­sait par ses largess­es et avait trou­vé des com­pars­es de guindaille et de défonce, goû­tant peu à peu des sub­stances les plus dan­gereuses. La décou­verte d’un gros sachet de pilules mul­ti­col­ores ouvre de nou­velles pistes mais oblige désor­mais l’équipe à com­pos­er avec des col­lègues en charge des stupé­fi­ants.

Et puis il y a un SDF que l’on retrou­ve mort et des liens entre les deux affaires appa­rais­sent sub­tile­ment, à force de recherch­es remon­tant loin dans le passé. Il fau­dra toute la ténac­ité de l’équipe pour bris­er la loi du silence et démêler les fils nom­breux de l’affaire. Comme sou­vent, ce sont les petits détails décou­verts for­tu­ite­ment qui font avancer les recherch­es, per­me­t­tant de fer­mer des hypothès­es et d’en ouvrir d’autres.

Dans ce pre­mier roman fort de 540 pages, Bernadette De Rache a don­né une place de pre­mier rang à la ville de Liège qu’elle con­naît bien. L’action s’inscrit en des lieux nom­més et bien resti­tués dans leur sin­gu­lar­ité, ce qui con­tribue au charme du réc­it. Elle croque les univers qu’elle évoque d’une plume enjouée qui ne ménage rien ni per­son­ne tout en veil­lant à instau­r­er une ambiance bon­homme, imposant par là une tonal­ité qui estompe le car­ac­tère sor­dide des faits évo­qués. Ce dosage sub­til donne un roman riche, aux facettes mul­ti­ples, et incon­testable­ment attachant qui séduira les ama­teurs de lec­tures au long cours.

Thier­ry Deti­enne