Archives de catégorie : Rentrée littéraire 2021

rentrée litteraire 2021

Toute l’ac­tu­al­ité de la ren­trée lit­téraire d’au­tomne 2021.

Laïcité antagonique

Nadia GEERTS, Dis, c’est quoi la laïc­ité?, Renais­sance du livre, 2021, 96 p., 12,90 € / ePub : 7.49 €, ISBN : 978–2‑507–057-169

geerts dis c est quoi la laicite

Les mots laïc, laïc­ité et con­sort souf­frent peut-être tout sim­ple­ment de n’être pas jolis à pronon­cer et à enten­dre. Leur com­bat n’en serait donc pas que de con­tenu mais aus­si phonique, sen­si­ble. Je me sou­viens d’un prêcheur dans le tram 92 sur la chaussée de Charleroi à Brux­elles. Sa moue de dégout man­i­feste, son rejet physique du terme était peut-être déjà sonore. De plus il ne com­pre­nait pas, sem­blait inca­pable de com­pren­dre, qu’un croy­ant peut être laïc. Or mal­heureuse­ment, ce con­flit, bien qu’infondé, est large­ment répan­du dans la pop­u­la­tion, notam­ment par­mi les élèves aux­quels s’adresse aus­si ce livre. Cepen­dant, ce malen­ten­du, de son et de sens, n’est pas adressé dans Dis, c’est quoi la laïc­ité ? de Nadia Geerts. Con­tin­uer la lec­ture

À toutes les Léonie

Aurélie GIUSTIZIA, Vent debout, Cent mille mil­liards, 2021, 162 p., 15 €, ISBN : 978–2‑85071–173‑2

giustizia vent deboutLa ren­trée lit­téraire de sep­tem­bre 2021 con­te­nait son lot de sur­pris­es, par­mi lesquelles le pre­mier roman d’Aurélie Gius­tizia. Un livre garan­ti par son édi­teur « zéro retour, zéro stock, zéro pilon, zéro indisponi­bil­ité » grâce au choix de l’impression à la demande. Une faible empreinte car­bone, pour un texte qui ne manque pour­tant ni de noirceur ni de flamme.

Vent debout est un livre en tout point dressé : con­tre la vie, con­tre la mort, con­tre la nor­mal­ité, con­tre les injus­tices, et surtout con­tre l’aveuglement. Quelques élé­ments sig­ni­fi­cat­ifs, sur lesquels s’ouvre le roman, don­nent corps à un per­son­nage mar­qué par une clair­voy­ance qui paraît tant métaphorique que phys­i­ologique. Con­tin­uer la lec­ture

Éric Brogniet : depuis la profondeur

Un coup de cœur du Car­net

Éric BROGNIET, Lumière du livre suivi de Rose noire, Tail­lis Pré, 2021, 18 €, ISBN : 978–2‑87450–183‑8

brogniet lumiere du livre suivi de rose noireVio­lence est innée au vivant
À la rose, son épine
À la dent, son tigre
Au pou­voir, son rameau insur­rec­tion­nel 

Nous entrons dans le recueil Lumière du livre suivi de Rose noire d’Éric Brog­ni­et non comme on pousse les portes du som­meil, mais comme on repousse les fron­tières de la per­cep­tion, comme on entre en ini­ti­a­tion. La tra­ver­sée du sens n’est pas immé­di­ate­ment don­née : elle s’éprouve à chaque page qui nous tient, lit­térale­ment et métaphorique­ment, en éveil. Con­tin­uer la lec­ture

Antoine Boute. L’écriture comme cheval de Troie

Antoine BOUTE, On peut boire la tran­spi­ra­tion d’un cheval, Les petits matins, 2021, 128 p., 15 €, ISBN : 9782363833198

boute on peut boire la transpiration d'un chevalCracheur de feu sonore, activiste expéri­men­tal, écrivain, per­formeur, philosophe bio­hard­core, pro­fesseur aux Écoles supérieures des Arts ERG et Saint-Luc à Brux­elles, Antoine Boute explore, depuis Ter­rass­es, Les morts rigo­los, S’enfonçant, spéculer, Inspec­tant, reculer, Manuel de civil­ité bio­hard­core, Apnée, Prompt…, des formes textuelle­ment mod­i­fiées. Affec­tion­nant les écri­t­ures plurielles, la créa­tion col­lec­tive (avec Vin­cent et Lucas Boute, Stéphane de Groef, Adrien Her­da, Chloé Schuiten, Clé­ment Thiry, Jeanne Pru­vot-Simon­neaux…), il livre avec On peut boire la tran­spi­ra­tion d’un cheval une par­ti­tion chorale rock. Con­tin­uer la lec­ture

Dire une fille à la rue

Fan­ny GARIN, La porte de la chapelle, Publie.net, 2021, 184 p., 17 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978–2‑37177–618‑0

garin la porte de la chapelleUne fille à la rue : com­ment en par­ler sans tomber dans le piège de son pro­pre regard, priv­ilégié, de voyeur.euse ? C’est le défi ambitieux que Fan­ny Garin s’est lancé dans  ce pre­mier roman.

Aus­si, les hommes ou garçons aux­quels elle s’adresse ne savent pas exacte­ment ce que désire cette fille ; cig­a­rette, argent, sexe ; ni ce que pro­pose ce regard. Et la fille, elle, ne sait pas non plus ce qu’elle pro­pose dans son regard. Nous avons eu des mod­èles ; nous repro­duisons ; on nous a dit de bat­tre des paupières ; alors nous bat­tons des paupières ; et plus tard nous arrê­tons de bat­tre des paupières. Mais avant, nous ne savons pas ce qu’un geste con­tient, nous ne savons pas ce que con­tient notre regard. Et puis la fille veut seule­ment boire encore; prof­iter du soleil ; fumer des cig­a­rettes ; oubli­er tout le reste – mais le reste c’est quoi. « Tout le reste » c’est quoi. Con­tin­uer la lec­ture

On la nomme Bleue

Tarek ESSAKER, La Fille de la Riv­ière, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2021, 102 p., 8 €, ISBN : 978–2‑87505–404‑3

Essaker la fille de la riviereLa Fille de la Riv­ière de Tarek Essak­er fig­ure désor­mais au cat­a­logue de la jeune col­lec­tion de poche de chez Mael­strÖm reEvo­lu­tion : la col­lec­tion Root­leg, qui promet à ses lecteurs « des racines-embryons de travaux en cours ou textes finis », autrement dit, « des rad­i­caux livres ». Présen­té comme étant un « texte frag­men­taire et frag­men­té », le long poème en prose qu’est La Fille de la Riv­ière dresse le por­trait évanes­cent d’une femme pau­vre et sauvage, sans terre ni âge.  

Cette femme, « on la nomme Bleue », mais aus­si « Fille de la Riv­ière ». Elle fini­ra d’ailleurs par vivre aux abor­ds de la « riv­ière », lieu abstrait et lieu de pas­sage, y mêlant sa vie et son être au point de fusion­ner avec la nature qui l’entoure : Con­tin­uer la lec­ture

Imperfectible finesse

Un coup de cœur du Car­net

Gwen GUÉGAN, Con­fi­dences, Chat polaire, 2021, 86 p., 12 €, ISBN : 978–2‑931028–08‑7

guegan confidencesUn titre tel que Con­fi­dences est sans dan­ger, voire courant, mais il est intime­ment engagé, jamais inno­cent. D’autant que sur la cou­ver­ture, un cœur noir aux traits clairs est mis sous cloche de verre et posé sur sa base rouge sang. Nulle doute que Gwen Gué­gan, brux­el­loise de cœur et bre­tonne de corps, se mon­tre ici sans peur et sans reproche, et frontale : toute de con­trastes forts, de lignes nettes et limpi­des en noir et banc surtout, ou en trichromie tout au plus : noir, blanc et rouge ou bien noir, blanc et un turquoise pro­fond. Con­tin­uer la lec­ture

Un projet romanesque hors-pair

Le tapis volant de Patrick Dev­ille. Entre­tien sur l’écri­t­ure avec Pas­ca­line David, Seuil et Diag­o­nale, coll. « Grands entre­tiens », 2021, 193 p., 18 €, ISBN : 978–2‑02–149067‑1

david le tapis volant de patrick devilleAprès Jérôme Fer­rari et Lau­rent Mau­vi­g­nier, c’est avec Patrick Dev­ille que Pas­ca­line David s’en­tre­tient à pro­pos de la créa­tion romanesque. Le but déclaré est de nature péd­a­gogique : aider les jeunes écrivains à s’ori­en­ter et à pro­gress­er en béné­fi­ciant de l’ex­péri­ence d’un auteur con­fir­mé. Le résul­tat du dia­logue, cepen­dant, va bien au-delà. Au fil d’un ques­tions-répons­es adroite­ment mené se décou­vrent certes un savoir-faire et ses rouages déli­cats, mais aus­si dif­férents traits de la per­son­nal­ité inter­viewée, l’en­chaine­ment des espoirs, décep­tions et réus­sites, la com­plexe rela­tion entre l’écrivain et l’édi­teur – sans oubli­er, au-delà de tout ceci, la nature pro­fonde du tra­vail lit­téraire. Con­tin­uer la lec­ture

Bienveillance sous surveillance

Vin­cent LITT, Soleil rouge sur Badényabougou, Mur­mure des soirs, 2021, 247 p., 19 €, ISBN : 978–2‑930657–73‑8

litt soleil rouge sur badenyabougouLe réc­it de Vin­cent Litt com­mence sur une scène forte où l’on décou­vre Eduar­do et Manon, blessés et cachés dans un endroit où ils craig­nent pour leur vie. Nous retournons alors en arrière pour com­pren­dre les dif­férentes étapes qui les ont menés jusque-là.

Eduar­do est un médecin européen idéal­iste qui a pro­posé spon­tané­ment son aide en Afrique. Il a atter­ri dans un dis­pen­saire sahélien, où il déploie une belle énergie pour soign­er les autochtones, mal­gré le manque cri­ant de médica­ments et d’aide aux dému­nis. Tra­vail­lant de con­cert avec son ami Sanous­si, il crée une phar­ma­cie auto­gérée et met en place un sys­tème sécurisé d’évacuation pour les cas graves, dans une com­mu­nauté où rien n’est jamais vrai­ment clair. Con­tin­uer la lec­ture

La vie quotidienne au temps lointain des objets

Gil BARTOLEYNS et Manuel CHARPY, L’étrange et folle aven­ture du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en ser­vent, Pre­mier par­al­lèle, série « La vie des choses », 2021, 224 p., 40 ill., 9,50 € / ePub : 6,99 €, ISBN : 978–2‑85061–108‑7

bartholeyns charpy l'étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s'en serventOn peut n’avoir jamais con­nu l’odeur d’une tranche de pain brûlé noir de chez noir (parce que sur l’antique grille-pain de vos arrière-grands-par­ents encore util­isé, les tranch­es ne saut­ent pas, il faut les retir­er à temps), et ignor­er le nom de Lautréa­mont (« Beau comme la ren­con­tre for­tu­ite sur une table de dis­sec­tion d’une machine à coudre et d’un para­pluie », cita­tion iconique chérie des sur­réal­istes), et néan­moins, se plonger avec curiosité dans ce livre qui évoque l’archéologie, l’usage et les normes qui régis­sent une grande par­tie des objets – et notre vie quo­ti­di­enne. Con­tin­uer la lec­ture

La garde-robe : portrait en coupes et coutures

Sébastien MINISTRU, La garde-robe, roman, édi­tions Grasset/Collection Le courage, 2021, 183 p., 18,10 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑246 82635–4

ministru la garde robeCeux ou celles qui héri­tent, pour le meilleur ou pour le pire, des vête­ments d’une per­son­ne décédée récoltent, si on en a gardé la mémoire, les traces d’une vie, les sou­venirs d’une époque. C’est sur cet argu­ment, inédit à notre con­nais­sance, que Sébastien Min­istru a fondé son deux­ième roman au titre on ne peut plus sobre : La garde-robe.

En 2018, Sébastien Min­istru pub­lie un pre­mier roman remar­qué, Appren­dre à lire, déjà dans la col­lec­tion « Le courage » dirigée par Charles Dantzig chez Gras­set. Il y évoque la rela­tion émou­vante entre un fils et un père anal­phabète qui lui demande de l’initier à la lec­ture et à l’écriture. Son deux­ième roman démarre égale­ment sur les liens exis­tants entre un père et son enfant, une fille cette fois. Vera. Rien d’émouvant cepen­dant car le père est ici tyran­nique, ce qui déter­min­era sa volon­té farouche d’échapper à toute emprise. Con­tin­uer la lec­ture

Ce que mystère cache

Brigitte MOREAU, La com­plainte d’Isabeau, F dev­ille, 2021, 270 p., 20 €, ISBN : 9782875990464

moreau la complainte d'isabeauAurore a entamé des études de let­tres à la Sor­bonne. Elle ambi­tionne de devenir roman­cière et elle est rev­enue dans sa famille pour pass­er les vacances d’été, lais­sant son com­pagnon à Paris. Dans la demeure famil­iale, elle retrou­ve sa mère, Made­line qui vit aux côté de sa grand-mère, Huguette. Ici, point d’homme, juste le sou­venir d’un grand-père par­ti trop tôt et d’un mari enfui. Ce retour mar­que une rup­ture avec la vie en ville, elle redé­cou­vre un univers sur lequel l’aïeule règne sans partage, imposant une organ­i­sa­tion intan­gi­ble et dirigeant la vie de la mai­son. Pour sa petite-fille, qui doit être épuisée, elle veut un séjour sans his­toire, du repos à l’ombre, de longues nuits, des repas réguliers. Con­tin­uer la lec­ture

« La fraîcheur des abîmes… »

Carl NORAC, Pié­ton du monde, choix anthologique et post­face de Gérald Pur­nelle et Jean-Luc Out­ers, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2021, 291 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–552‑0

norac pieton du mondeL’innocence sou­vent inso­lente de l’adolescence et cette envie de fuite que l’on jette à la face du monde quand on a 20 ans, Carl Norac en a fait le matéri­au de sa poésie à la fois brute, dense et sen­suelle.

En ce temps-là, ma vie s’inventait encore. J’avais la fraîcheur des abîmes quand elles bal­an­cent l’adolescent d’une paroi vers l’autre et qu’il bande à l’idée de vivre. Je courais dans les forêts avec des mots vain­queurs à la bouche. Mon emploi était le can­dide. J’en cul­ti­vais les ombrages. Con­tin­uer la lec­ture

Et puis sans crier gare…

Bruno MARÉE, Grenailles errantes, Quad­ra­ture, 2021, 148 p., 16 €, ISBN : 9782931080146

maree grenailles errantes« Et puis sans crier gare », quelque chose survient, là, dans le cours de l’existence, quelque chose comme une aspi­ra­tion au voy­age, une arrivée sur­prise, une brisure dans le quo­ti­di­en, dans la fuite des jours comme ils sont et s’en vont. Une per­tur­ba­tion qui remet les pen­d­ules à l’heure ou les dérè­gle pour longtemps. À tout jamais ? Quelque chose qui réjouit, inquiète ; qui met à mal, à bien ; qui emporte au bout de l’autoroute, face à la mer, en com­pag­nie de deux jeunes autostoppeurs oppor­tuné­ment chanteurs, ou qui ramène à la ville, parce qu’un être du règne ani­mal brait toutes les nuits et empêche le som­meil de s’installer dans la mai­son de cam­pagne tant souhaitée, tant trans­for­mée pour ressem­bler aux fan­tasmes (stéréo­types) d’un repos sûre­ment mérité. Con­tin­uer la lec­ture

Antoine Wauters reçoit le prix Wepler

wauters mahmoud ou la montee des eaux

Le prix Wepler — Fon­da­tion La Poste a livré le nom de ses lau­réats : Antoine Wauters rem­porte le prix ; une men­tion spé­ciale va à Lau­ra Vazquez. Con­tin­uer la lec­ture

Le mal comme absence d’empathie

François DE SMET, Han­nah Arendt ou le mal comme absence de pen­sée, Midis de la Poésie, 2021, 42 p., 8 €, ISBN : 978–2‑931054–04‑8

de smet hannah arendtIl est courant d’entendre que depuis Pla­ton, la philoso­phie occi­den­tale n’ajoute que des notes de bas de page à ses dia­logues socra­tiques. Du moins jusqu’à la Shoah. Alors, la pen­sée est dev­enue plus que ver­tig­ineuse : il ne s’agit plus de pren­dre con­science de la mort à un degré humain et/ou divin, mais d’appréhender la fin de l’humanité à un niveau com­mun, proche ou loin­tain. Soit dans son ensem­ble à tout moment atom­ique, cli­ma­tique, soit dans son esprit-même : que reste-t-il d’âme, d’espérance, de poésie, bref d’humain dans le cœur de l’humanité depuis la Shoah ? Con­tin­uer la lec­ture