Danse au bord de l’abîme

Sophie PIRSON, Cou­vrez-les bien, il fait froid dehors… Con­ver­sa­tions avec Fati­ma Ezzarhouni, Cerisi­er, 2021, 105 p., 12 €, ISBN : 9782872672325

pirson couvrez les bien il fait froid dehorsSophie Pir­son nous donne à lire les frag­ments de ses nom­breuses con­ver­sa­tions avec Fati­ma Ezzarhouni, une femme ren­con­trée dans un pro­gramme de médi­a­tion. Rien n’est anodin dans l’espace de parole qui a per­mis une entre­vue sur­prenante entre les deux femmes, l’une étant une Brux­el­loise dont la fille a été blessée lors de l’attentat de Mael­beek, et l’autre, une Anver­soise d’origine maro­caine dont le fils rad­i­cal­isé est par­ti en Syrie.

Nous com­prenons rapi­de­ment que les 2 pro­tag­o­nistes refusent de devenir enne­mies. Cette évi­dence partagée ouvre la voie vers leur ren­con­tre, à la décou­verte de leur part com­mune d’humanité, mais aus­si de leur altérité. Elles auraient toutes les raisons de bas­culer dans la haine, la tristesse ou l’amertume, mais les larmes sus­citées par leur récent séisme les poussent vis­cérale­ment à par­tir en quête de com­pas­sion réciproque.

Nous créons un cer­cle où cha­cune et cha­cun peut avancer vers l’autre à pas feu­trés. Au cen­tre, le vide recueille nos souf­fles. Ce creux est un puits dans lequel on verse des mots, où s’entremêlent les noms des morts et des vivants. On par­le aus­si des absents, ceux qui vivent en nous, quand l’espoir d’un retour donne aux bat­te­ments du cœur un rythme par­ti­c­uli­er.
La parole peut être frag­ile, rude, rieuse, intime, douloureuse, indomp­tée ou pudique. Le puits se rem­plit de nos dires et rend l’écho de nos mur­mures. Le silence même vibre. Un espace s’ouvre où sur­git hum­ble­ment la vérité de cha­cune, de cha­cun. Ensem­ble, nous alignons des frag­ments d’humanité. 

Sophie Pir­son relie sans tran­si­tion des anec­dotes relatées dans la chaleur de l’intimité, où se tisse peu à peu avec sim­plic­ité une « ami­tié inat­ten­due […] entre deux femmes fortes, mar­quées par la vie, mais pas cap­tives ». L’autrice partage dans son réc­it les moments clés de sa vie et ceux de sa nou­velle amie, avec des arrêts et des digres­sions sur cer­tains mots, cer­taines émo­tions, ain­si que leur écho en elle et en Fati­ma.

Cou­vrez-les bien, il fait froid dehors… est un témoignage au style flu­ide qui met en valeur l’importance de la parole, la trans­mis­sion de valeurs fortes et le pou­voir de la vul­néra­bil­ité. Les nom­breux non-dits qui parsè­ment le texte offrent la pos­si­bil­ité au lecteur de les combler avec pudeur et de trou­ver un doux récon­fort dans la beauté.

Il y a cepen­dant, entre ces lignes, des blessures secrètes, des espoirs déçus, des joies inavouables, des parts d’ombre, des amours et des désamours, des beautés indi­ci­bles, des colères tues, des drames inra­con­ta­bles présents au cœur de nos con­ver­sa­tions et que nous déci­dons de taire. S’il reste des secrets, nous espérons qu’ils auront la force des riv­ières souter­raines. Il y a des his­toires der­rière les his­toires, et des silences qui ont le poids des mots. 

La pré­face rédigée par David Van Rey­brouck, his­to­rien de la cul­ture et écrivain belge d’expression néer­landaise, donne du relief au réc­it et dresse une passerelle entre deux fos­sés, affi­nant par la même occa­sion l’imperméabilité des parois qui les sépar­ent. Une belle invi­ta­tion à envis­ager la ren­con­tre comme un moment de grâce…

Séver­ine Radoux