Comment perdre ses plumes

Cather­ine DESCHEPPER, Le com­plexe du gastéropode, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2021, 208 p., 15 € / ePub : 10,99 €, ISBN : 978–2‑87489–646‑0

deschepper le complexe du gasteropodePrenez qua­tre jeunes auteurs prêts à tout pour percer. Installez-les con­fort­able­ment dans l’aile d’un beau château. Don­nez-leur trente jours pour met­tre la dernière main à leur nou­veau pro­jet lit­téraire. Promet­tez à un seul d’entre eux la pub­li­ca­tion et les feux de la rampe. Atten­dez. Observez.

Voilà le principe act­if du dernier roman de Cather­ine Deschep­per. Sur cette trame apparem­ment ortho­doxe se tis­sera un réc­it par­faite­ment imprévu, objec­tive­ment décon­cer­tant et auda­cieuse­ment bur­lesque.

Les pre­mières pages don­nent le ton. « Par où com­mencer quand on n’a rien de rien à écrire ? » Cette ques­tion pour­rait fig­ur­er au fron­tispice de la rési­dence d’écriture qui sera le décor de cette his­toire.

Les pro­prié­taires des lieux, deux mécènes cher­chant à se mon­nay­er une gloire, ont choisi de met­tre en com­péti­tion les heureux auteurs d’un seul et pre­mier livre, pour l’écriture et la pub­li­ca­tion de leur prochaine œuvre.

Et puis, étant enten­du que le château était bien trop grand pour un seul cou­ple (fût-il flan­qué d’une brigade de domes­tiques), […] « c’était ça » ou se lancer dans les loca­tions de vacances pour Hol­landais.

La liste des invités ne manque pas d’originalité. Émile, poète mau­dit en devenir, Nadine, autrice de développe­ment per­son­nel et égérie mal­gré elle, Nico­las, romanci­er ambitieux mis en panne après son coup d’essai, et Jean-Paul, auto­bi­ographe dépassé par sa pro­pre his­toire. Une drôle de colo­ca­tion, où les prob­lèmes de pages blanch­es passeront bien­tôt au sec­ond plan, lorsque l’élimination pure et sim­ple des autres can­di­dats s’avèrera pour l’un d’entre eux la meilleure manière d’accéder au sésame.

Il suf­fi­rait de les dis­créditer, de décourager leurs élans, de bris­er leurs ent­hou­si­asmes, d’effacer toutes traces des écrits qu’ils pro­duiraient. En un mot, comme en cent, il allait les anéan­tir un par un, les bat­tre sur leur pro­pre ter­rain.

Comme dans tout bon vaude­ville, les portes s’ouvrent, se refer­ment, les con­fu­sions s’installent et les plus rou­blards se retrou­vent sou­vent les din­dons de la farce. Le plaisir du lecteur rési­dant surtout dans l’art et la manière dont se joueront et se déjoueront les mul­ti­ples épisodes d’une iné­narrable fresque aux allures de bat­tle royale, sur fond de société lit­téraire.

Car Le com­plexe du gastéropode par­le bel et bien de lit­téra­ture. Il en par­le même sou­vent, à tous les niveaux et sur tous les fronts. À com­mencer par le pre­mier chapitre qui brise, d’entrée de jeu, toutes les vit­res d’un qua­trième mur qui sera franchi plus d’une fois. Notons que l’autrice écrit ici, à l’instar de ses per­son­nages, son deux­ième roman.

Les per­son­nages, quant à eux, sem­blent incar­n­er — et même car­i­ca­tur­er — autant de visions dif­férentes et con­tra­dic­toires de la lit­téra­ture, que le lecteur a plaisir à voir se con­fron­ter dans un micro­cosme de lab­o­ra­toire. Le tableau se ver­ra com­plété par l’intervention suc­cincte de quelques adju­vants (entre foule de fans incon­di­tion­nels et cri­tique lap­idaire) pro­pres à faire de cette his­toire une véri­ta­ble comédie de mœurs.

Ils étaient pitoy­ables, tous autant qu’ils étaient, des pan­tins vivants per­dus dans leur pro­pre exis­tence. Peut-être ce seul point pou­vait-il faire d’eux des sem­blants d’auteurs.

Lais­sons cepen­dant de côté les argu­ments trop sérieux et les études de cas. Dans Le com­plexe du gastéropode, on glisse sur des limaces, on tombe dans la piscine, on se promène tout nu, on déclenche des incendies et on se bat pour enlever une femme. À rebours de toute vraisem­blance, Cather­ine Deschep­per fait le choix d’un humour désopi­lant et d’un rythme effréné, qui ravi­ront indu­bitable­ment les ama­teurs de nar­ra­tion bur­lesque et d’autodérision.

Antoine Labye