Écrit fait néant

Cari­no BUCCIARELLI, Petites fables des­tinées au néant. Cent dix-sept romans-fleuves, Tra­verse, 2022, 143 p., 16 €, ISBN : 978–2‑93078–340‑6

bucciarelli petites fables destinees au neantCari­no Buc­cia­rel­li est un écrivain qui chem­ine hors des sen­tiers bat­tus. Métal­lur­giste, puis enseignant dans une école qual­i­fi­ante indus­trielle, il est aus­si poète, romanci­er et nou­vel­liste. Ses travaux de plume lui ont valu une recon­nais­sance dans le monde des let­tres, dont notam­ment le prix Lucien Malper­tu­is, de notre Académie royale de langue et de lit­téra­ture française, qui lui a été décerné en 2020 pour l’ensemble de son œuvre poé­tique.

Avec ses Petites fables des­tinées au néant, il nous donne de brefs textes en prose qui décli­nent une thé­ma­tique qui lui est chère et il réalise un défi lit­téraire qui force le respect. Non qu’il y ait en soi une prouesse  à sat­is­faire aux seules con­traintes de la brièveté, mais bien parce qu’il y procède à un tra­vail de décon­struc­tion sys­té­ma­tique de toutes les cer­ti­tudes dont l’être humain s’est emmi­tou­flé. Et rien n’échappe à la moulinette du doute qu’il manip­ule comme une ascèse, qu’il s’agisse de la ligne du temps, qui con­duit de la vie à la mort, de la recherche des orig­ines de notre univers, des liens de fil­i­a­tion , du déplace­ment dans l’espace, des clas­si­fi­ca­tions entre les vivants et les choses. Pour ce remue-ménage, il con­voque les mythes, qu’il démonte allè­gre­ment, tout en les met­tant en scène dans des sit­u­a­tions qui nous sont famil­ières mais dont les con­tours s’estompent pour mieux nous ren­voy­er au plus pro­fond de nos pro­pres tour­ments. En une page seule­ment, voire en une dizaine de lignes, il jette les bases d’une fable qui tourne court, comme celle de cet inven­teur qui conçoit une machine des­tinée à s’autodétruire en cas­cade mais dont la dernière pièce demeure intacte, livrée à elle-même. Il glisse aus­si çà et là des épisodes épars d’un même réc­it et c’est la répéti­tion, assor­tie de quelques vari­antes, qui impose un écho à l’absurdité des sit­u­a­tions. Ain­si celle de ce père con­duisant éper­du­ment ses enfants sur une route sans fin vers le néant. Ou de cet ora­teur au suc­cès gran­dis­sant qui, soir après soir, assure ses audi­teurs de l’inconsistance de son pro­pos.

Mais ces pirou­ettes nar­ra­tives et méta­physiques proches de notre suréal­isme le plus pur ne suff­isent pas à expli­quer le mag­nétisme qui se dégage de ce vol­ume sin­guli­er. Il faut par­ler de la prose tout à la fois flu­ide et poé­tique qui sert le réc­it, de l’humour avec lequel l’auteur se met en scène, de son art d’affirmer une présence qui, tout en le célébrant, défie le néant et lui fait la nique. Car le résul­tat est bien réel qui tient entre nos mains, faisant défil­er des mots amis sous nos yeux :

Le per­son­nage se met­tait tant en boucle dans la fable qu’il nar­rait et met­tait tant en boucle ses pro­pos eux-mêmes que la chaleur finit par s’élever, deux par­tic­ules virtuelles entrèrent en col­li­sion et un univers enfla après une brève mais puis­sante explo­sion. Le per­son­nage se cher­chait par­mi les débris dans le cos­mos récent. Sans se trou­ver. Il avait réus­si ! 

Thier­ry Deti­enne

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Lec­ture d’un extrait de Petites fables des­tinées au néant par Daniel Simon