Parlons chiffons

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire DE CHANGY, Sub­venir aux mir­a­cles, Cam­bourakis, 2022, 96 p., 10 €, ISBN : 978–2‑36624–672‑8

de changy subvenir aux miracles« Écrire sur le vête­ment, sur mon rap­port au vête­ment, ma rela­tion au vête­ment, obses­sion­nelle, com­pul­sive, admi­ra­tive, spon­tanée, fan­tas­mée, ensor­celée, basique par­fois, dépen­dante for­cé­ment, sen­sorielle surtout : tac­tile, sen­si­ble. »

Tout en finesse et déli­catesse, com­posé de petits textes cousus dans un tis­su lan­gagi­er raf­finé, le livre Sub­venir aux mir­a­cles de Vic­toire de Changy donne textuelle­ment forme aux tex­tiles qui nous vêtent et revê­tent, nous apprê­tent ou nous caparaçon­nent. Lurex, tulle, lin, chan­vre,… se croisent et se décroisent dans ce livre, à l’instar des divers points de vue sol­lic­ités par Vic­toire de Changy, pour for­mer la matière tis­su­laire de son écri­t­ure.

Sub­venir aux mir­a­cles (paru dans la col­lec­tion « Réc­its d’objets » co-éditée avec le musée des Con­flu­ences de Lyon) est un livre hybride, oscil­lant entre essai, car­net de notes et jour­nal. Il porte une dimen­sion à la fois objec­tive, auto­bi­ographique et tes­ti­mo­ni­ale – tou­jours con­crète. Au départ de sa pro­pre robe de mar­iée, l’autrice inter­roge les représen­ta­tions et les déf­i­ni­tions du vête­ment sous toutes ses cou­tures : sym­bol­iques, matérielles, iden­ti­taires, con­textuelles ou his­toriques. De la con­fec­tion du vête­ment à son port (sur le corps ou sur un cin­tre), Vic­toire de Changy tire de son obses­sion pour les habits tous les fils sen­si­bles, affec­tifs, mémoriels.

La trame du livre est celle d’un tis­sage de toutes les voix que l’autrice a ren­con­trées au tra­vers de con­ver­sa­tions avec des artistes et des cou­turi­ers ou au tra­vers de doc­u­ments (Mon­gi Guibane, Yves Saint Lau­rent, Mar­guerite Sirvins, Annette Mes­sager, Mar­tin Margiela, Char­lotte Marem­bert, Anne Brug­ni, Jot Fau,…), aux­quels elle mêle sa pro­pre voix. Des échanges ami­caux (avec Kirsten, Flau­rette, Hoda, Alex­is,…) et des voy­ages vien­nent égale­ment redou­bler les ques­tion­nements pro­posés par Vic­toire de Changy. Du fil à l’aiguille, du corset au cos­tume, de l’empow­er­ment à la cara­pace, du con­fort au spec­tac­u­laire, les divers­es pra­tiques de la fab­ri­ca­tion ves­ti­men­taire et de l’habillage se déploient en une garde-robe textuelle pleine de nuances.

Nous cher­chons toutes et tous, chercherons tou­jours toutes et tous, qui nous sommes, qui nous souhaitons avoir l’air d’être, et ces évo­lu­tions, ces ten­ta­tives renou­velées chaque jour, il me sem­ble qu’elles font par­tie de ce qui nous tient en vie. 

Ajouré de petits pans de poésie et de déf­i­ni­tions du dic­tio­n­naire, tail­lé dans une prose faite de volants et de mou­ve­ment, Sub­venir aux mir­a­cles est un livre soyeux, jamais rêche, riche en ques­tion­nements et en recherche.

Il est d’ailleurs remar­quable que si le livre ne béné­fi­cie d’aucune pho­togra­phie des vête­ments ou des matières dont il est ques­tion, Vic­toire de Changy réus­sit ce tour de force de les don­ner à imag­in­er avec plus ou moins de pré­ci­sion. Cette dimen­sion est éminem­ment rare en nos jours où « l’image a pris toute la place, toute, tout le temps, et que l’imaginaire, blessé, bat en retraite ». C’est que, dans Sub­venir aux mir­a­cles, l’art de la descrip­tion de Vic­toire de Changy est avant tout l’art de la sen­si­bil­ité, de la sol­lic­i­ta­tion des dif­férents reg­istres sen­soriels au con­tact de la matière.

Char­line Lam­bert

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