Le cri des baleines échouées

Eva KAVIAN, L’engravement, La con­tre-allée, 2022, 174 p., 18 €, ISBN : 978–2‑37665–034‑8

eva kavian l'engravementDans son nou­v­el opus, Eva Kavian nous donne à lire des frag­ments de vie de per­son­nages qui se croisent dans l’allée menant à un asile psy­chi­a­trique où leur enfant est admis suite à une ten­ta­tive de sui­cide. Nous sommes amenés à palper le quo­ti­di­en de ces êtres dont la vie s’est arrêtée, ponc­tuée par les vis­ites et mar­quée par la fin de la tran­quil­lité. Ces par­ents désor­mais obsédés par leur enfant en rup­ture avec la vie sont tra­ver­sés par des émo­tions très fortes : bal­lotés entre la colère, le cha­grin, la honte, la cul­pa­bil­ité et un pro­fond sen­ti­ment d’impuissance, ils appren­nent les ver­tus de la patience et de l’espoir ténu. Au bord de l’épuisement, nous les voyons lut­ter pour « vivre avec ».

Bon­jour mon chéri (c’est bien ou pas bien de dire mon chéri à son fils de vingt-trois ans ?) je suis con­tente de te voir (je ne suis pas oppres­sante, là ?) com­ment vas-tu aujourd’hui (intru­sive ?) Papa n’a pas pu venir mais il t’embrasse (c’est vrai qu’ils sen­tent quand on ment ?) ne t’inquiète pas je n’ai plus mal (ne pas drama­tis­er, de toute façon « il ne ressent pas les choses comme vous »). Tu hésites. Est-ce un jour où tu peux le touch­er ? Vos corps se rap­prochent, mais vous n’allez pas l’un vers l’autre. L’autre en toi n’existe plus pour lui. Ça veut dire quoi ? Et l’autre en lui, c’est qui ? Il est devenu qui ? Quoi ? Pourquoi ? Pourquoi lui ? Toi ? Tu l’as porté dans ton ven­tre, tu as mar­qué chaque cen­timètre de sa crois­sance sur l’embrasure de chêne, tu as racon­té les his­toires, chan­té les comptines et un jour il est devenu fou. 

Han­tés par leurs ques­tions, ces par­ents aimants ten­tent d’adopter la dis­tance juste vis-à-vis de leur enfant qui a désor­mais besoin d’un cadre dif­férent. Tels des auto­mates, ils sont devenus indif­férents aux bruits du monde, habités par leur obses­sion de « bien faire », guidés par leur amour devenu syn­onyme de devoir. Leur vie quo­ti­di­enne est déter­minée par des séjours aux urgences, des ser­vices psy­chi­a­triques sat­urés ou inadap­tés, des con­traintes admin­is­tra­tives insen­sées, mais aus­si le compte des jours sauvés. Dans cette réal­ité, ne plus quit­ter son portable, même la nuit, est devenu une néces­sité ; bondir à la pre­mière son­ner­ie peut être une ques­tion de vie ou de mort. S’effondrer est doré­na­vant pro­scrit.

Un infir­mi­er fouille ton sac à main et le cabas avec les vête­ments pro­pres. Il enlève les cor­dons, les cein­tures. Te rend le sac, comme si cette sit­u­a­tion ne te défonçait pas les tripes. Tu ne dis rien. Si tu par­les tu pleures. Ou tu deviens méchante. Et tu ne veux pas que ça retombe sur Loreen. Tu l’as repérée du coin de l’œil. Elle est couchée sur le sol de la sec­tion fer­mée, elle grat­te le film plas­tique opaci­fi­ant posé sur la porte, tu vois son œil, col­lé à la vit­re, sa langue qui pend dans l’effort, qui bave. Elle grat­te. Comme un chien. L’infirmier a vingt clés à son trousseau mais il sort la bonne au pre­mier essai, il t’ouvre. Tu as droit à deux heures et tu as envie de dis­paraître. 

À tra­vers L’engravement, Eva Kavian donne la parole à une minorité silen­cieuse : les par­ents des enfants brouil­lés avec la vie. Écrits à la deux­ième per­son­ne, ces morceaux d’histoire entre­coupés de répliques froides de psy­chi­a­tres con­fèrent un sen­ti­ment d’étrangeté qui nous donne un aperçu de celui que les héros vivent. Avec un style tra­vail­lé axé sur la pro­fondeur et l’intensité des émo­tions, nous sommes amenés à lire la beauté de ces êtres aliénés face à une struc­ture médi­cale inadap­tée qui a tout de même le mérite d’exister. Un réc­it très sen­si­ble sur la soli­tude des par­ents qui s’imposent de vivre pour leur enfant, sur la force de l’amour parental qui tran­scende les souf­frances les plus indi­ci­bles.

Séver­ine Radoux

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