Fleurs de serre

Pierre CORAN, Mosaïques pour le jour qui vient, Arbre à paroles, 2022, 86 p., 12 €, ISBN : 9782874067143

coran mosaiques pour le jour qui vientLa ten­ta­tion est grande, lorsqu’il s’agit de Pierre Coran, d’en appel­er aux chiffres et de mesur­er avec céré­monie la longévité et l’envergure d’une car­rière poé­tique exem­plaire. Cette politesse son­nerait pour­tant faux, face à une œuvre dont il sem­ble que cha­cun des romans ou recueils soit écrit comme un pre­mier livre. Cette primeur soigneuse­ment entretenue, lud­isme d’Inimag­i­naire ou de Jaf­fab­ules, esprit d’enfance des Aven­tures des Pièces-à-Trou, investit chaque nou­velle pub­li­ca­tion d’une exi­gence secrète de sim­plic­ité et d’émerveillement. Les rêver­ies, paysages et tra­ver­sées de Mosaïques pour le jour qui vient se mon­trent pos­i­tive­ment à la hau­teur de cette exi­gence.

Je cul­tive mes utopies.
À la façon des fleurs de serre,
Qui ambi­tion­nent, en leur repère,
Les chimères et les mirages
Que se for­gent les fleurs sauvages.

Pierre Coran écrit dans son jardin. Depuis l’intérieur de la serre, exposé aux seuls oiseaux et feuil­lages, sa poésie grandit dans un coin de soli­tude. L’aube con­fie au papi­er les mots et images émergés au sor­tir de la nuit : fables et voy­ages, paraboles et méta­mor­phoses, nature éter­nelle et mys­tères éphémères. Le poète, entré en lui-même, nous invite à l’y rejoin­dre. Son écri­t­ure économe nav­igue sur un lan­gage à la sim­plic­ité d’abécédaire, tou­jours juste, qui con­fine par­fois à un min­i­mal­isme péné­trant.

J’ai embué
Le miroir du couloir

Pour dessin­er
Avec le doigt

Un autre que moi.

Ce sens de l’économie porte par ailleurs avec force les déploiements les plus spec­tac­u­laires de Mosaïques pour un jour qui vient — car il faut soulign­er que le titre tient ici toutes ses promess­es. D’Ostende au Vésuve, du loin­tain hori­zon aux secrets des pro­fondeurs, les couleurs sont vives et nom­breuses à com­pos­er ces quelques paysages intérieurs. Le jour qui vient, quant à lui, est la promesse d’une nou­velle lumière, d’un nou­veau poème pour les car­nets de l’observateur insa­tiable qui proclame son désir de vie. Le paysag­iste Pierre Coran nous enseigne que tout est acces­si­ble à vol s’oiseau, à com­mencer par l’utopie d’un esprit d’enfance demeuré intact, d’une poésie-musique heureuse et d’une bon­té forte.

De temps en temps, je me sur­prends
À longer un ru ordi­naire.
Mais ce n’est là qu’une apparence :
C’est le ruis­seau de mon enfance

Cette féérie de haute stature promet de laiss­er au lecteur tout ce qu’elle présente de con­tagieux : goût de la nature, opti­misme indé­fectible et sens du verbe, qui font de Pierre Coran le grand poète que nous avons la chance de fréquenter en ces pages. N’oublions pas, enfin, ceux dont le nom s’imprime plus dis­crète­ment : l’épouse Irène Coran, dédi­cataire du recueil « qui par la voix donne vie à la poésie », et leur fils Carl Norac qui signe en qua­trième de cou­ver­ture quelques mots justes et per­son­nels. À la lisière de la forêt de Jur­bise, dans l’amitié des arbres, la poésie a sem­ble-t-il de beaux jours devant elle.

Antoine Labye

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