Le Réseau de la béatitude

Un coup de cœur du Car­net

Pierre HOFFELINCK, K‑Gool®,  Mur­mure des soirs, 2022, 255 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑930657–87‑5

hoffelinck k goolQue de « cagoules » dans l’Histoire : celle du bour­reau, celle de l’Extrême-droite française des années 30 (« La Cagoule »), celle du ter­ror­iste ou du cam­bri­oleur, mais jamais encore nous n’avions ren­con­tré K‑Gool®…Ce petit ® sig­ni­fierait-il que l’auteur, qui a réservé le droit de ce nom, a fait un pari sur l’avenir de l’anticipation, de la per­ti­nence et de la fonc­tion de cet étrange objet dans un autre réc­it ?

K‑Gool®… est cet acces­soire de « bon­heur » que les ter­riens de son roman por­tent avec oblig­a­tion et jouis­sance. Mais revenons au début : une colonie de ter­riens sur Mars n’a plus de nou­velles depuis de nom­breux mois de la terre, la terre ne répond plus, c’est le temps du Grand Silence.

Mal­gré la crainte et les réti­cences de la plu­part des colons, un homme, qui fait ici par­faite fig­ure de héros de la dernière chance, Samuel Rhodes, Sam, décide de faire le long voy­age qui dur­era six mois pour rejoin­dre la Terre. Une pandémie, une  extinc­tion nucléaire, un cat­a­clysme sont peut-être la rai­son trag­ique de ce lanci­nant silence… Jusque-là, rien de nou­veau sous le soleil lit­téraire ni ciné­matographique.

Le voy­age est long, très long, six mois de soli­tude ; Sam Rhodes tente de s’entraîner physique­ment mais il pense surtout à ce qu’ils étaient en train de con­stru­ire sur Mars, à cette façon de pro­longer l’humanité en l’exter­nal­isant

L’atterrissage a enfin lieu…

Mais ce qui frappe avant tout Sam Rhodes, c’est que tous, sans excep­tion, et mal­gré le soleil radieux, avaient la tête envelop­pée dans une pièce de tis­su, comme les cam­bri­oleurs des films policiers de son enfance, les traits dis­simulés sous un bas nylon pour com­met­tre leurs méfaits. C’étaient des masques inté­graux qui, à l’exclusion d’une large ouver­ture pour la bouche et de deux petits trous pour le nez, recou­vraient entière­ment le vis­age, même les yeux. 
(…)
On pou­vait même voir des enfants cor­pu­lents, des gorets gras prêts pour la broche, jouer à la balle en por­tant leur masque. Ou plutôt, ils fai­saient sem­blant car, si le cap­i­taine Rhodes recon­nais­sait bien les mou­ve­ments car­ac­téris­tiques de ce genre d’exercice, il ne voy­ait aucune balle. 

Julia, une jeune femme, tente de résis­ter à sa façon à toutes ces ten­ta­tions total­i­taires réclamées par une pop­u­la­tion con­nec­tée au vide col­lec­tif.  Julia se bat pour sauver l’idée même de beauté et de tout ce qui fait le prix de l’humanité : l’art,  la con­science, le lan­gage sub­til… Entre Sam Rhodes et Julia, une his­toire d’amour fon­da­men­tal va naître, comme un Adam et Eve dans l’enfer virtuel. C’est l’homme et la femme dans le Won­der­ful world du cauchemar cli­ma­tisé que nom­bre d’écrivains ont entre­vu lors des siè­cles précé­dents, en ont aperçu et décrit les avatars avec une con­cré­tude et une pré­ci­sion… qui empêche tou­jours les aveu­gles de voir.

Julia, dans une con­fronta­tion avec Sam Rhodes sur le non-sens de cette déliques­cence pro­gram­mée, évoque tous les ten­ants et aboutis­sants de ce qu’elle con­naît de l’Humanité, du lan­gage, du Vide, du Réseau… « L’originalité de notre temps, c’est que les mots appar­ti­en­nent tous au Réseau, ce qui ouvre évidem­ment des per­spec­tives. Cela per­met… d’unifier le dis­cours, dirais-je, le K‑Gool®, finale­ment, ne change pas grand-chose. Il per­met juste d’aller plus vite. »

Pierre Hof­fe­linck a déjà pub­lié plusieurs romans aux édi­tions Mur­mure des soirs et a mon­tré son goût et sa dex­térité nar­ra­tive pour nous emmen­er dans des réc­its de l’ombre, du secret, du mag­ique grâce à une langue tan­tôt baroque, tan­tôt flu­ide.

Dans un univers éclairé par un loin­tain Jules Verne, un Philip K. Dick plus proche ou le français René Bar­jav­el, Pierre Hof­fe­linck place les lec­tri­ces et les lecteurs dans un envi­ron­nement lit­téraire mar­qué par l’anticipation, mais aus­si ce qu’on pour­rait appel­er, depuis l’orwellien 1984 (alors mar­qué par le stal­in­isme) une lit­téra­ture de la dis­pari­tion lin­guis­tique, de la ter­reur lan­gag­ière et de tout ce qui fait l’homme : le sens cri­tique, le lan­gage, sa capac­ité à nour­rir des rela­tions sociales con­scientes et à ressen­tir des émo­tions dans des sit­u­a­tions infinies.

Car il s’agit de tout cela dans K‑Gool® et l’auteur sait men­er avec tal­ent ce grand réc­it d’aventure et de médi­ta­tion sur la dis­pari­tion du lan­gage indi­vidu­el passé sous les fourch­es caudines de la vir­tu­al­ité con­sumériste et de la pen­sée som­maire et réac­tion­nelle : la pre­mière porte de l’Enfer.

Daniel Simon