Éric Brogniet : une vie en poésie

Un coup de cœur du Car­net

Éric BROGNIET, La lec­ture silen­cieuse. Pour un lyrisme de l’expérience, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2022, 456 p., 30 €, ISBN : 9782803200665

brogniet la lecture silencieuseQu’elle emprunte un chemin tail­lé dans le clair-obscur, escarpé ou à flanc d’aurore, la poésie relève d’une expéri­ence de vivre et d’écrire qui ne pactise pas avec le régime exis­tant des choses. Rêveur habi­tant les ter­res nomades de la poésie, Éric Brog­ni­et nous livre un livre-somme, un jeu infi­ni des per­les poé­tiques qui présente un dou­ble vis­age : une res­saisie de la géo­gra­phie et de la généalo­gie de son œuvre poé­tique et une réflex­ion sur la place, les enjeux, les invari­ants et les muta­tions de la poésie con­tem­po­raine. C’est à par­tir des œuvres de Hesse, Jacques Sojch­er, Colette Nys-Mazure, Jean-Louis Lip­pert, Michaux, Celan, Jacques Crickil­lon, Philippe Jones, Anne-Marie Smal, Fer­nand Ver­he­sen, Nathalie Gas­sel, Hubin et bien d’autres que l’auteur oppose un con­tre-chant résis­tant à l’espace-temps de l’Anthropocène. La ques­tion de Hölder­lin s’est rad­i­cal­isée, le « que peut la poésie en temps de détresse ? » faisant place à « que peut la poésie en un temps d’effondrement ? ». Avec le foy­er poé­tique comme champ ques­tion­nant la con­di­tion humaine, le verbe ne dis­pense un monde qu’à se sous­traire à la ges­tion tech­nocra­tique actuelle du vivant, à l’ordre ambiant con­di­tion­nant esprits et corps.  Que sig­ni­fie une vie en poésie, prise dans un engage­ment politi­co-aédique, ful­gu­rant dans une époque vouant la pen­sée à la mort ? Com­ment le lab­o­ra­toire ver­bal, la langue dans la langue peu­vent-ils exercer une puis­sance cri­tique sur le monde et tutoy­er les ten­sions orphiques entre parole et silence ? Éblouis­sante péré­gri­na­tion dans les arcanes de l’expérimentation lit­téraire, La Lec­ture silen­cieuse. Pour un lyrisme de l’expérience sonde la var­iété des engage­ments poé­tiques, le funam­bu­lisme d’Alain Bosquet « entre verbe et ver­tige », de Lil­iane Wouters « du manque à la pléni­tude » ou de Char­line Lam­bert « de la plaie à la joie ». Bous­sole qui débous­sole pour réin­ven­ter un Nord, trouée de l’imperceptible dans la struc­ture esthé­tique, art de la voix et du vivre, mise à feu du verbe ou exil d’une langue de cen­dres… autant de pra­tiques ascé­tiques, chamaniques, spir­ituelles, révo­lu­tion­naires de l’espace lit­téraire.

La poésie est un art de l’instantané et du trans­fert, elle nous invite sans cesse à recadr­er notre rap­port à la réal­ité, à réin­ven­ter notre rap­port au monde, à arpen­ter un écart défini­tif.  

En amont des pre­mières ren­con­tres avec les univers de Rim­baud, Bre­ton, Michaux et Baude­laire, en amont de la lec­ture et sa pro­lon­ga­tion par l’écriture, Éric Brog­ni­et revient sur un pro­to-poème fon­da­teur, ciselé dans le grand livre du monde : ce pre­mier poème dans lequel, enfant, il s’est recon­nu, ce fut le jardin d’un hor­tic­ul­teur. L’entrée en poésie a pour ombil­ic, pour scène inau­gu­rale l’épiphanie de la beauté éprou­vée dans cet écrin de nature. Les puis­sances de la lit­téra­ture s’originent dans la dés­in­tru­men­tal­i­sa­tion de la langue, dans sa déser­tion face aux for­matages, fussent-ils ceux de l’académisme des Let­tres où la prose courbe l’échine devant des pou­voirs qui l’asphyxient. Est poème tout ce qui engen­dre et exhausse la vie, tout ce qui la pousse dans les étreintes de l’apollinien et du dionysi­aque, de la vision et de l’invisible.

Tout lan­gage, toute iden­tité, toute énon­ci­a­tion, pour génér­er et créer de la vie, ne peu­vent être que des sys­tèmes ouverts, des moru­las migrant dans le liq­uide amni­o­tique nourrici­er, fran­chissant la mem­brane et pas­sant du vide au plein et du plein au vide. Des­tinés à mourir pour que la Vie se pour­suive. Chaque livre lu, chaque livre écrit, sem­blables à cha­cune des par­ties for­mant moru­la du grand corps d’écriture et de son souf­fle… 

Dres­sant l’évolution de la poésie mod­erne dans un monde soumis au désen­chante­ment, Éric Brog­ni­et ques­tionne la force de protes­ta­tion du lyrisme dans une époque cré­pus­cu­laire ayant plongé notre espace-temps de la mon­di­al­i­sa­tion dans une immense Cacanie. Le détourne­ment des dieux et des hommes, suivi par la rup­ture entre l’humain et le monde avant que l’accord entre l’humain et lui-même ne se brise redéfinit la fonc­tion du poète. Son rôle chamanique tend à se déplac­er vers une fonc­tion prophé­tique lorsque l’harmonie du cos­mos a fait place au « chaos­mos ». La Shoah mar­que une césure qui, prise en charge par Celan, fait mon­ter sur la scène de l’anéantissement la fig­ure du poète témoin.

Tout à la fois achem­ine­ment vers la clair­ière de la parole sous­traite au bruit du monde et itinéraire per­son­nel d’une vie en poésie, La lec­ture silen­cieuse donne à enten­dre une tribu de voix qui font pièce à l’étranglement des pos­si­bles, à la déroute de l’Histoire dans la cen­dre.

Véronique Bergen

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