À la recherche du temps perdu

Nathalie GONDRY, Matthieu, Luc Pire, 2022, 186 p., 18 €, ISBN : 9782875422644

gondry matthieuUn cri déchirant brise le silence de la nuit. Une mère a perdu son fils de 19 ans, Matthieu, dans un accident de voiture. Le chauffeur était ivre. Une seule réponse s’impose face à ce drame : le silence.

Juste après l’accident, Nathalie Gondry, qui n’est pas autrice au départ, écrit pour se libérer. Elle plonge dans les souvenirs, de la naissance de son fils aux derniers moments avec lui, en passant par des anecdotes de la vie quotidienne.

On serait tenté de croire que cette mère blessée va nous offrir un portrait idéal du « plus beau métier du monde », mais elle n’est pas tombée dans cet écueil. Elle nous relate au contraire les difficultés de la maternité à travers les incompréhensions, les conflits, les silences et les doutes. Son amour pour son fils est indéniable, il est néanmoins jalonné de moments plus difficiles, où l’on sent un questionnement, notamment lors d’une dépression post-partum.

Un soir, tu me repousses. Papa te donne ton premier biberon. Tu t’es senti bien dans ses bras. Vous vous regardez. C’est mon mal-être qui t’a décidé à te nourrir dans ses bras. Tu as ressenti ma détresse, ça t’a décidé à couper ce lien nourricier. Je te revois dodelinant à plat sur moi nue, toi nu, encore avec ton cordon ombilical. Nul heurt sur ce trajet sinon celui de nos peaux un peu gluantes comme des limaces, tu cherches à t’épanouir ailleurs que dans mes bras, tu cherches un nouveau cocon ? T’ai-je si mal tenu dans mes bras, t’es-tu senti lâché, la petite couverture sur toi a-t-elle glissé ? 

Au fur et à mesure que nous avançons dans la lecture, nous découvrons la particularité du lien qui unit Matthieu et sa mère : ils se parlaient peu sur la fin, s’évitaient et se disputaient parfois. Il lui reprochait un manque de reconnaissance qu’elle ne comprenait pas, elle qui voyait un indomptable visionnaire à travers ses idées prolétaires, un rassembleur sensible aux âmes esseulées. Elle tentait d’approcher son mystère sans pouvoir le rencontrer.

J’apprends, j’assiste au fait qu’une foule rôde depuis longtemps autour de toi. Elle gravite à une échelle qui me dépasse. Tu plais à tout le genre humain, ça ne vient pas que de ton physique, ton aura est perceptible, les gens viennent à toi. Tu n’es pas un meneur, mais un accompagnateur, tu te fais ramener ou tu t’assures de déposer tes amis en sécurité. Chez nous, tu es si muet, toujours concentré, l’esprit absent. Physiquement présent, mais là où je ne me trouve pas, je suis au salon, tu es à la cuisine. Je tente de venir vers toi, tu montes te doucher ou tu t’enfermes dans ta chambre. 

N’ayant pas été préparée au décès de son fils, la narratrice n’a plus d’image de la dernière fois où elle l’a vu. Son quotidien est jalonné de prises de conscience, qui sont chacune une épreuve : au réveil, elle oublie une fraction de seconde que Matthieu n’est plus ; elle achète une part en moins de provisions au supermarché ; elle constate que l’évier de la salle de bains n’est plus bouché par la barbe et les poils de son fils…

Nathalie Gondry nous offre avec Matthieu un témoignage empreint de mélancolie d’une mère rétractée sur sa souffrance. Ce texte écrit à la première et deuxième personne dans un style organique composé essentiellement de phrases juxtaposées manifeste bien l’état dans lequel elle est. Elle écrit pour survivre à son chagrin, habiter le vide de son fils, adoucir cette perte insupportable. Suspendue entre la vie et la mort, elle est à ce moment de bascule où elle va devoir choisir une voie. Puisse l’écriture de ce récit prendre cette mère au creux de la main, la ramener tout doucement sur le chemin de la vie et lui apporter une douce consolation face à un réel qui ne peut être réparé.

Séverine Radoux