Le ciel peut attendre…

Philippe FIEVET, Une colonne pour le par­adis, M.E.O., 2022, 237 p., 19 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0341‑5

fievet une colonne pour le paradisDans la Syrie byzan­tine du 5e siè­cle, des témoins (le moine Alef, l’esclave Aurélia) recréent les itinéraires, les des­tins de deux fig­ures con­trastées, le moine Paph­nuce et le citoyen romain Rufin. Le pre­mier pour­suit une quête mys­tique éper­due, le deux­ième plaisirs et volup­té. Si l’un s’abstrait au max­i­mum du monde quand l’autre n’a de cesse d’en épuis­er les pos­si­bil­ités, tous deux recherchent l’adéquation et l’amour, se met­tant en (grand) dan­ger au nom d’un idéal.

Le décor ? Un univers antique en décom­po­si­tion. Rome vient de tomber, vic­time d’Alaric et de ses Wisig­oths, mais les Huns, déjà, défer­lent, venus d’Asie, comme un deux­ième « fléau de Dieu ». L’Empire romain d’Orient, où vont s’ébrouer les pro­tag­o­nistes du réc­it, notam­ment du côté d’Antioche, en Syrie, sem­ble rel­a­tive­ment épargné par les inva­sions mais le chaos, cette fois, naît de l’intérieur : les chré­tiens, jadis per­sé­cutés, se sont mués en per­sé­cu­teurs, en fana­tiques, qui n’ont de cesse de lamin­er ce qui sub­siste d’un modus viven­di sécu­laire.

Une colonne pour le par­adis ramène à un flux de sen­sa­tions croisées il y a quelques mois dans Au com­mence­ment, il y eut le mal, de Patrizio Fio­r­il­li. La con­ver­gence entre les deux romans est curieuse : ancrage dans un passé très éloigné mais traite­ment à mille coudées des paramètres habituels du réc­it antique, avec lan­gage fam­i­li­er à l’avant-plan (« Toi, mon cochon », « même un chat n’aurait pas retrou­vé ses jeunes »), sail­lies d’humour (les mor­ti­fi­ca­tions, les spé­cial­i­sa­tions des chercheurs de Dieu sont aus­si hila­rantes qu’inquiétantes), anachro­nismes (« remon­ter sur les planch­es ») mais infor­ma­tions déto­nantes (l’assassinat de la philosophe Hypatie par des fous de Dieu) et mise en ques­tion de l’histoire du chris­tian­isme (qui a char­rié vio­lence, haine, folie).

Curieux. Ou pas ? Se peut-il qu’il y ait, souter­raine voire incon­sciente, une envie des créa­teurs con­tem­po­rains d’aller inter­roger nos racines au moment où l’Histoire, qui nous voy­ait pro­gress­er depuis des siè­cles, s’incurve soudain pour pré­cip­iter nausée et dés­espoir ? Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, l’épidémie Covid, l’agression russe et la men­ace d’un alter-monde hos­tile à notre Occi­dent, etc.

Incon­sciente ? Pas chez Philippe Fiévet, dont la volon­té de par­al­lélisme est patente. Il pro­jette notre époque et ses prob­lèmes, jusqu’à nous faire croire au mythe de l’Éter­nel retour : migra­tion (« passeurs sans scrupules », « embar­ca­tions sur­chargées », etc.), rad­i­cal­isme religieux et retour de l’obscurantisme (muti­la­tions géni­tales, intolérance, sus­pi­cion général­isée), étour­disse­ment par le sport de com­péti­tion (les cours­es de chars assim­ilées à la For­mule 1), cat­a­stro­phes naturelles (tem­pêtes), nich­es écologiques (besoin d’un lien raf­fer­mi à la terre, végé­tarisme), sen­sa­tion de fin des temps, etc. Somme toute, l’auteur inverse la per­spec­tive offerte par La planète des singes (qui incite à une réflex­ion sur notre présent, notre passé à la lueur d’un futur imag­iné).

Les choix de Philippe Fiévet divis­eront, mais il con­vient de méditer une réponse de Jacques Mar­tin, en inter­view, assé­nant qu’il n’avait pas dess­iné Alix selon les réal­ités du temps mais selon les clichés qui nous font appréhen­der ce temps (ses tem­ples sont immac­ulés alors qu’ils étaient très col­orés, d’allure baroque). Nul doute que Fiévet, en osant, ne s’engouffre pas dans la par­o­die mais offre une recréa­tion plus naturelle, authen­tique. Dans le fond et la forme.

Un bémol plus objec­tif point­era un manque de tonic­ité de la nar­ra­tion, mais celui-ci est con­tre­bal­ancé par la flu­id­ité, une écri­t­ure sou­vent feu­trée, agréable :

Ce rocher fam­i­li­er dont il con­nais­sait le moin­dre inter­stice, sup­port de sa péni­tence et de sa libéra­tion, lui sug­gérait à présent une autre voie, vers plus de ciel, plus de ver­tige, plus d’étoiles. Il s’installerait donc au som­met d’une colonne, s’il plai­sait à Dieu qu’il devi­enne son funam­bule. 

Et puis, in fine, Philippe Fiévet a arcbouté Une colonne pour le par­adis à un sus­pense. Depuis la pre­mière page. Sans cesse relancé. Les témoins s’adressent à un « père enquê­teur », il y a donc enquête, c’est-à-dire qu’il y a eu un événe­ment hors du com­mun en rap­port avec Paph­nuce et Rufin. Leurs tra­jec­toires se sont-elles croisées ? Et de quelle manière ces deux extrémistes pour­raient-ils avoir été con­nec­tés ? On lit donc avec la sen­sa­tion que le réc­it va finir par explos­er. Alors que le véri­ta­ble sus­pense, fil­igrané, ren­voie à la fin d’un monde, ses signes et ses indices, une inter­ro­ga­tion sur ce qui mène à l’abîme.  

Philippe Remy-Wilkin

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