Raisons et frissons

Aurélie VAUTHRIN-LEDENT, La ques­tion qui fauche (ou l’autre Oth­el­lo) suivi de Ils le fer­ont à vos filles, Oiseaux de nuit, coll. « Rideaux rouges », 2022, 160 p., 10 €, ISBN : 978–2‑931101–45‑2

vauthrin ledent la question qui faucheLa ques­tion qui fauche (ou l’autre Oth­el­lo) est la pre­mière pièce de ce dip­tyque que nous livre l’autrice dans un grand jeu de caram­bo­lages, de dif­frac­tions, de cita­tions dignes des Marx Broth­ers et d’une puis­sance d’éclatement formel qui laisse le lecteur pan­tois. Il faut s’y repren­dre par­fois à deux fois pour saisir la tra­jec­toire des scènes et c’est alors à un “remix” cul­turel que l’on assiste, le sourire aux lèvres et l’esprit tit­il­lé.

Aurélie Vau­thrin-Ledent, née  à Bor­deaux en 1981, con­naît sur le bout des doigts les ressorts de la scène, ses études (Sor­bonne, Con­ser­va­toires, …) et ses activ­ités artis­tiques (mis­es en scène, lec­tures, jeu, chant, fon­da­tion et direc­tion de la mai­son d’édition théâ­trale Les Oiseaux de nuit) l’ont pré­parée à ce grand malax­age aux dif­frac­tions tan­tôt loufo­ques, tan­tôt intimes et émou­vantes.

Mais ce qui prime, c’est une sorte de déc­la­ra­tion de guerre aux formes usées du jeu et des intri­ca­tions dra­maturgiques. La scène est un lieu mais aus­si une façon de présen­ter une action, et nous cher­chons tant et tant d‘autres voies théâ­trales, déclare un des per­son­nages de la pièce…

Iago - Tu peux par­ler mon cher, tu es plus ressus­cité que le Christ-même, qui n’aurait pas réus­si à se hiss­er à cinq ans d’une fos­se com­mune pleine de…, et si il y a bien quelqu’un qui a de la chance, c’est elle, de t’avoir trou­vé, toi. Je t’ad­mire Oth­el­lo. Je suis fier de toi. Je suis fier d’être ton secré­taire, ton enseigne mil­i­taire, ton porte-parole, je serai tou­jours là pour toi. Je t’ai trou­vé comme un pan­tin désar­tic­ulé et con­stru­it de brindilles de bois-presque-mort, à cinq ans, je t’ai éduqué, et te voilà solide comme un baobab. Et mar­ié! avec une fleur dont la joie con­t­a­mine tout le monde, et attire les papil­lons, fait repouss­er les bou­gies et repousse les ténèbres, avec la force d’une inso­lente qui a bravé ET sa mère, ET le pou­voir en place ET les on-dit des racistes et des orgueilleux fachos. Tout ça à la fois du haut de ses vingt-deux ans !

La jubi­la­tion, les appari­tions désopi­lantes, les duels de répliques ren­voient la pièce à sa fonc­tion pre­mière : un matéri­au sub­til de jeu avec tous les temps de l’art théâ­tral…

Ils le fer­ont à vos filles est la deux­ième pièce du dip­tyque, plus courte, ramassée sur des émo­tions fortes de femme, de viol, de féminité et de jeunesse ludique puis soudain rageuse et dan­gereuse… « Ce que nous faisons aux femmes, d’autres hommes le fer­ont à nos filles. »

On était cinq abrutis.
On avait treize ou qua­torze ans. Et puis quinze.
On était un groupe soudé, solide.
On était
les beaux goss­es.
On avait pas d’acné.
On avait des fringues de mar­ques.
On avait cha­cun un scoot­er.

Y avait les deux jumeaux.
Le grand.
Le
no lim­it.
Et moi.

Pas moins beau que l’autre

On jonglait avec les filles qu’on embal­lait  comme des pelotes.

Emmail­lotées dans les filets des hor­mones pleines de charme de nos treize et qua­torze ans, on roule des pelles à ces petits cocons frag­iles qui ne nous échap­paient jamais. (…)

Ici, l’écriture avance comme une balade, une chan­son de geste de la féminité, les voix sont plus “ren­trées”, intimes, frag­iles… L’autrice chu­chote et puis clame, inau­gure et réitère les révéla­tions des per­son­nages, douloureux et en éclats de rire aus­si.

Deux pièces appuyées sur l’histoire du théâtre et en roues libres d‘une belle réin­ven­tion.

Daniel Simon

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