Enquêtes tournaisiennes

Un coup de cœur du Car­net

Philippe REMY-WILKIN, Les sœurs noires, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2022, 292 p., 21 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 978–2‑87489–728‑3

remy-wilkin les soeurs noiresPoly­graphe, Philippe Remy-Wilkin l’est assuré­ment. Depuis que sa vie se fond avec l’écriture, il pub­lie en alter­nance romans, con­tes illus­trés, nou­velles (dans la revue Mar­ginales), études his­toriques, scé­narii de BD, etc. Qui plus est, la médi­a­tion cul­turelle et le tra­vail de ses con­frères et con­sœurs le pas­sion­nent et s’expriment de divers­es façons, notam­ment pour la plate­forme Les belles phras­es (où il ani­me des feuil­letons sur l’ac­tu­al­ité édi­to­ri­ale belge, les his­toires du ciné­ma et de la musique, le pat­ri­moine lit­téraire belge), Radio Air Libre ou les revues Que faire ?, Nos Let­tres et… Le Car­net et les Instants.

Cette fois, Philippe Remy-Wilkin fait son entrée dans la très belle col­lec­tion « Plumes du coq » des édi­tions Weyrich, une col­lec­tion qui inscrit un ancrage belge fran­coph­o­ne dans sa ligne édi­to­ri­ale. Une col­lec­tion prédes­tinée pour Les sœurs noires, où la ville de Tour­nai est au cœur du réc­it.

Suspense et rebondissements

Mais un décor ne suf­fit pas pour don­ner un livre. C’est ain­si que le roman nous entraîne dans une enquête suite à la dis­pari­tion d’une fille du cru, Siham, élevée avec son frère Achraf et ses sœurs Louna et Asma dans une famille maro­caine cham­boulée par les tur­bu­lences du monde mod­erne. Philippe Remy-Wilkin brasse en effet de nom­breuses ques­tions de société sou­vent imbriquées les uns dans les autres, comme le rad­i­cal­isme, le racisme, le mas­culin­isme, le fémin­isme, les supré­macismes importés des États-Unis, les réseaux soci­aux très présents dans la vie de Siham, le ter­ror­isme, les sec­tarismes, les tour­bil­lons iden­ti­taires, etc. Autant de ter­reaux fer­tiles aux dérives mul­ti­ples sur lesquels vont ger­mer les nom­breuses pistes envis­agées, de sorte que la nar­ra­tion est portée par un sus­pense soutenu et des rebondisse­ments mul­ti­pliés jusqu’aux ultimes pages. Au fil des hypothès­es, voire des quipro­qu­os, l’enquête nous met­tra face à plus d’une dizaine de sus­pects. L’auteur s’amuse à nous met­tre sur des pistes qui peu­vent se révéler fauss­es, ce qui est une manière de nous appren­dre à nous méfi­er des préjugés, a pri­ori et autres idées reçues à une époque où le débat se résume de plus en plus sou­vent à se lancer des injures ou des anathèmes. Le réc­it flirte avec l’enquête poli­cière, mais elle est menée par un écrivain, Raphaël, venu à la ren­con­tre de ses lecteurs et lec­tri­ces au salon lit­téraire de Tour­nai-la-Page, une man­i­fes­ta­tion bien réelle et de bonne tenue qui a lieu dans la cité picarde. Raphaël est sol­lic­ité par des con­nais­sances, con­fi­antes dans ses capac­ités à dénouer pareille intrigue, pour aller plus loin que la police et la jus­tice locales. Il retrou­ve de la sorte la ville de son enfance, ain­si qu’un trio d’amis avec lesquels il partage bien des sou­venirs et des com­plic­ités.

Topographie tournaisienne

Pour qui ne con­naît pas Tour­nai, ce roman est une invi­ta­tion à décou­vrir une de nos plus vieilles villes gal­lo-romaines qui s’est dévelop­pée en bor­ds d’Escaut. À la suite de Raphaël, nous par­courons des rues au nom évo­ca­teur comme celles de l’Écorcherie, de l’Arbalète, des Bouch­ers-Saint-Jacques, Barre-Saint-Brice, les quais Vifquin, des Salines, de l’Arsenal, les nom­breuses places (Saint-Pierre, eh oui, Paul-Émile Jan­son, de l’Évêché, de Lille avec ses façades Louis XIV, Clo­vis, Hergé). À la manière de Pieter Aspe, l’au­teur best-sell­er bru­geois à pro­pos de la Venise du Nord, Philippe Remy-Wilquin nous balade dans des lieux emblé­ma­tiques comme le Marché-aux-Pois­sons, le Pont-à-Ponts, les parcs Boz­ière et Crombez, la plaine des Manœu­vres, la galerie Hen­ri Cast­er­man et son musée de l’imprimerie du même nom, la librairie Chante­liv­re, l’athénée Bara, les car­rières du Tour­nai­sis, comme L’orient squat­tée par des familles de réfugiés syriens, et les Fours à chaux de Cher­cq. Nous fran­chissons les portes de divers­es enseignes typ­iques comme L’Écurie d’Ennetières, la brasserie-restau­rant L’ancienne poste, implan­tée dans le « somptueux édi­fice néo-fla­mand, pierre bleue et brique orangée » de la gare, ou encore La rotonde, écrin de l’enfance du romanci­er. Cette car­togra­phie pour­ra inspir­er le vis­i­teur curieux de décou­vrir la ville hen­nuyère, d’autant que ces noms sont le reflet d’une his­toire, d’une cul­ture, voire d’une forme de poésie urbaine. L’admiration de l’auteur que l’on devine pour cette ville se dou­ble de celle qu’il a pour les écrivains du cru. Au cours de ses péré­gri­na­tions, notre enquê­teur romanci­er est amené à se ren­dre au Mont Saint Aubert ain­si que sur son chemin et son jardin des Poètes. L’occasion de citer Georges Roden­bach, Hen­ri Vernes, Françoise Lison-Leroy, Marie-Clotilde Roose, Colette Nys-Mazure, Mar­i­anne Kirsch, Michel Voi­turi­er. Ne sont pas oubliées les Filles Celles Picardes, une insti­tu­tion du cabaret wal­lon ou le grand pein­tre tour­naisien, Robert Campin. Le name drop­ping auquel s’adonne Philippe Remy-Wilkin englobe d’autres écrivains belges comme Véronique Bergen, Patrick Delper­dan­ge, Luc Del­lisse et le regret­té Jacques De Deck­er, et bien d’autres artistes issus d’autres dis­ci­plines en nous pro­posant notam­ment la bande-son du roman : le réper­toire de Juli­ette Armanet, dont la chan­son préférée de Siham, Manque d’amour.

Un double fil narratif

Avec dix-huit ouvrages pub­liés à Brux­elles, Paris ou Genève à son act­if, Philippe Remy-Wilkin a acquis une belle expéri­ence de l’écriture et du réc­it. Il le prou­ve tout par­ti­c­ulière­ment dans ce roman où il entremêle deux fils nar­rat­ifs, l’un basé sur un flash-back qui reprend pas à pas les faits qui ont mené à la dis­pari­tion de Siham, l’autre qui démarre et pro­gresse avec l’enquête de Raphaël, deux fils qui finiront par se nouer autour du dénoue­ment. Grâce à 54 chapitres courts, l’auteur donne au réc­it du rythme et une ten­sion qui entre­ti­en­nent le plaisir de lec­ture. Il peint des per­son­nages au pro­fil psy­chologique intense, au croise­ment de rela­tions divers­es, en écho à des milieux de vie con­trastés. Un autre niveau de lec­ture est apporté par le choix d’un héros écrivain, avec lequel l’auteur partage quelques points com­muns, ce qui amène quelques réflex­ions rel­a­tives à la fic­tion romanesque, mais égale­ment une mise en abyme en forme de clin d’œil, comme dans cette phrase qui est un comble : « On n’est pas dans un roman », ou celle-ci : « Obtenir un entre­tien avec l’héroïne de son roman est un plaisir trop rare, sinon unique » ou encore la dernière du livre au détail sig­ni­fi­catif : « Sur la gauche, la gare de Tour­nai, lit­téraire, attend l’aventure d’un nou­veau chapitre ».

Sœurs noires et dame blanche

Le titre Les sœurs noires, par­ti­c­ulière­ment inter­pel­lant, doit beau­coup à l’intérêt de Philippe Remy-Wilkin pour l’Histoire, ses énigmes et ses mys­tères, voire ses sociétés secrètes. Il a ain­si rédigé un Cagliostro et un Comte de Saint-Ger­main, chez Marabout, ou un Christophe Colomb, aux édi­tions Sam­sa. Quant aux Sœurs noires, elles con­stituent une page orig­i­nale de l’Histoire de la cité scaldéenne et ont don­né leur nom à l’une de ses rues. Il s’agit d’un mou­ve­ment de sœurs laïques, né au 16e siè­cle en Rhé­nanie, et inté­grées plus tard dans les ordres. En Bel­gique, leur sou­venir est con­servé à Koekel­berg, Lou­vain et donc Tour­nai. Elles se vouaient aux malades et aux pes­tiférés. L’idéal qui les ani­mait va renaître dans le roman et l’esprit de cer­taines de ses pro­tag­o­nistes qui déci­dent de créer un club secret du même nom. Une société vouée au Bien qui va venir buter sur les objec­tifs d’une autre société, tout aus­si secrète, vouée elle au Mal. Une oppo­si­tion sur laque­lle se bâtit la ten­sion nar­ra­tive du roman.

remy wilkin la dame blanchePetit clin d’œil final : alors que Philippe Remy-Wilkin pub­lie Les sœurs noires, son dix-sep­tième ouvrage, sort qua­si simul­tané­ment aux édi­tions Lamiroy, dans leur col­lec­tion « Cré­pus­cule », pen­dant noir des « Opus­cules », son dix-huitième. Il l’a inti­t­ulé La dame blanche et ce con­te fan­tas­tique racon­te la des­tinée de Josef Bra­gard, enrôlé de force dans la Wehrma­cht et rescapé du front de l’Est. Il revient en Bel­gique dans les ruines du château de Rein­hard­stein, près de Malm­e­dy où un héros de la résis­tance organ­ise des retrou­vailles dis­crètes avec son frère Paul, réfugié aux Pays-Bas. À nou­veau, ce goût pour l’Histoire et ses his­toires com­plex­es, ten­dues, prop­ices à des réc­its hale­tants.

Michel Tor­rekens

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