Tombeau pour Tom Gutt, indomptable, indompté

Jean WALLENBORN, Avec Tom Gutt. Sou­venirs et choix de textes, Sam­sa, 2022, 260 p., 22 €, ISBN : 978–2‑87593–384‑3

wallenborn avec tom guttDans la vie pro­fes­sion­nelle, Jean Wal­len­born est essen­tielle­ment con­nu comme pro­fesseur et chercheur en sci­ences physique à l’ULB, où il a effec­tué lui-même ses études. Dans une vie par­al­lèle, il a par­ticipé de manière essen­tielle, dès 1960–61, aux man­i­fes­ta­tions d’un petit cer­cle d’activistes sur­réal­istes, regroupé autour du poète, écrivain, édi­teur, avo­cat et polémiste brux­el­lois Tom Gutt (1941–2002). De ce petit noy­au remuant et vir­u­lent, notam­ment par ses tracts, Louis Scute­naire dis­ait : « Son gang et lui (Tom Gutt), c’est de très loin ce qu’il y a de meilleur dans le sil­lage du bateau sur­réal­iste ». Wal­len­born était déjà l’auteur, en 2016, d’une mono­gra­phie qui révélait véri­ta­ble­ment le par­cours d’un pein­tre sur­réal­iste anver­sois trop peu con­nu : Roger Van de Wouw­er, l’incorruptible.

Jean Wal­len­born récidive aujourd’hui, vingt ans après le décès de celui qui fut dès l’adolescence son ami, en pub­liant Avec Tom Gutt. Un ensem­ble de sou­venirs sur le jeune étu­di­ant mys­tifi­ca­teur devenu un poète sur­réal­iste engagé, accom­pa­g­né d’un très bon choix de poèmes et de textes qu’on ne trou­ve guère dans les librairies. Tom Gutt, s’il a en effet beau­coup écrit et édité – très tôt, au sor­tir de l’adolescence, à l’entame de ses études de droit à l’ULB – n’a volon­taire­ment dif­fusé ses textes que de manière con­fi­den­tielle, dans le cer­cle restreint de ce noy­au ami­cal, et par­fois con­flictuel, qu’il avait agrégé autour de lui ou dans ses par­ages.  

L’ouvrage de Wal­len­born est à cet égard remar­quable par ce qu’il donne à lire – comme pour Van de Wouw­er en pein­ture –, de l’activité poé­tique de Gutt : four­mil­lante, hap­pant le réel, échap­pant au roman­tisme mou, mais sur­réal­iste jusqu’à la chair du corps-bla­son féminin, tou­jours sen­suel. Wal­len­born pro­pose ain­si au lecteur des suites de textes, plutôt qu’un poème d’ici ou de là. Osons cepen­dant relever celui-ci :

Là où les saisons ne se risquent guère
charge tes mains de lilas
va comme une aube qu’on fend
(dans une rumeur de branch­es qui pour­ris­sent)
comme une aube qui se retourne  [dans La déser­tion per­ma­nente, 1973]

et presque trois décen­nies plus tard :

La chan­son pris­on­nière des lèvres
le début d’un mot sans suite
un regard long comme le sou­venir
et lourd
tu lui porteras cela comme un bou­quet d’herbe
elle ne te recon­naitra jamais
l’heure tombait    [dans L’avenir du char­bon, 2001]

Tom Gutt poète, lecteur de Nougé autant que de Bre­ton, acteur prin­ci­pal du film-pam­phlet L’imitation du ciné­ma de Mar­cel Mar­iën, devenu l’intime fidèle du cou­ple Scute­naire-Hamoir, est encore le fon­da­teur des édi­tions Après Dieu (1961), des revues Ven­don­ah (1963), Une passerelle en papi­er (1967), Le vocatif (1972–1992), et, dans les années 1990, La vie dure (avec Wal­len­born) ou encore L’écho du Var et de l’Aveyron réu­nis (avec Gilles Brenta et Chris­tine Wen­de­len). Avec son épouse, l’illustratrice et créa­trice d’objets Clau­dine Jam­agne, Gutt fut égale­ment l’animateur de la galerie La marée, sise au rez-de-chaussée d’une anci­enne pois­son­ner­ie de Water­mael-Boits­fort. Durant plus de deux décen­nies, il y accueil­lit (en sig­nant de mul­ti­ples pré­faces tou­jours fines, sub­tile­ment en retrait mais d’un ent­hou­si­asme sans faille) des artistes sur­réal­istes ou proches, Robert Willems, Armand Simon, Max Ser­vais, Colette Deblé, Rachel Baes, Claude Galand, Adrien Dax, André Stas, Van de Wouw­er ou encore Brenta.

Gutt écrivain réus­sit égale­ment la délec­table prouesse de don­ner une suite et fin aux aven­ture du Comte de Monte-Cristo, Cette mémoire du cœur, ouvrage pub­lié sous le pseu­do­nyme (dédaigneux à son égard) de Thomas Rien, con­sti­tué en par­tie de col­lages d’autres auteurs (tel Scute­naire dans Les jours dan­gereux, les nuits noires) qui reçut, en 1988, le prix tri­en­nal du roman de la Com­mu­nauté française. Et on ne saurait pass­er sous silence qu’il est à l’origine, avec l’aide logis­tique du galeriste Isy Bra­chot, de la pub­li­ca­tion de trois vol­umes de Mes inscrip­tions et du recueil de poèmes La citerne de Louis Scute­naire, ain­si que ceux d’Irène Hamoir.

Wal­len­born ne s’épanche pas démesuré­ment sur l’homme lui-même, ses ami­tiés et ses inim­i­tiés, aus­si fidèles et inflex­i­bles les unes que les autres. Il évoque pudique­ment une insur­pass­able cica­trice de l’enfance, des par­ents trag­ique­ment dis­parus. Souligne le tal­ent de rassem­bleur de celui qui, comme Mar­iën, s’évertua à mieux faire con­naître les dif­férentes généra­tions du sur­réal­isme en Bel­gique. N’élude pas non plus le car­ac­tère entier, blessant, agres­sif voire injurieux de Gutt, à l’égard de ceux qui n’adoptaient pas sa rigueur, sa révolte con­tre l’injustice, ou ceux qui l’avaient déçu. Mais rap­pelle com­bi­en Gutt pou­vait pra­ti­quer avec générosité au quo­ti­di­en « cette mémoire du cœur », à laque­lle Wal­len­born, par ce salut frater­nel et sans fard, con­tribue lui aus­si, en toute fidél­ité.    

Alain Delaunois

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