Roger Van de Wouwer, ni Dieu ni maître

Un coup de cœur du Carnet

Jean WALLENBORN, Roger Van de Wouw­er, l’incorruptible, Ver­beke Foun­da­tion, 2016, 224 p., 20 €   ISBN 978–90-825‑2080‑4

wallenbornÀ l’heure où Paris célèbre une nou­velle fois et en grande pompe les œuvres de René Magritte, une pre­mière mono­gra­phie révèle la vie et l’œuvre de Roger Van de Wouw­er (1933–2005), pein­tre, dessi­na­teur et écrivain sur­réal­iste peu con­nu, orig­i­naire d’Anvers, proche de Mar­cel Mar­iën, Tom Gutt et Louis Scute­naire.

En mai 1963, la librairie-galerie « La Proue », à Brux­elles, expo­sait un jeune artiste né à Hobo­ken trente ans plus tôt. Roger Van de Wouw­er n’était alors guère con­nu que d’un petit noy­au d’activistes sur­réal­istes – que Louis Scute­naire avait surnom­mé « le gang de Brux­elles » – regroupés autour du poète, écrivain et polémiste Tom Gutt (1941–2002). Envoyée par la poste, l’invitation au vernissage était accom­pa­g­née d’un petit cat­a­logue où fig­u­rait entre autres l’une des œuvres exposées : Galathée, soit un tableau représen­tant un torse féminin à l’antique, gar­ni cepen­dant… d’une servi­ette hygiénique rehaussée de couleur rouge.

Une image jugée « pornographique »

Une plainte con­tre l’artiste fut déposée au Par­quet, parce que la loi inter­di­s­ait d’envoyer des images pornographiques par la poste, même sous enveloppe fer­mée : Van de Wouw­er encour­ait des pour­suites judi­ci­aires. Rap­pelons que peu d’années aupar­a­vant, la cen­sure française avait inter­dit l’exploitation dans les salles du film anti­cléri­cal L’Imitation du ciné­ma, de Mar­cel Mar­iën. La police débar­qua donc avant l’ouverture à l’exposition de Van de Wouw­er, et fit déplac­er le tableau dans une petite pièce à laque­lle l’on n’aurait accès que sur demande. Curieuse­ment, les pan­dores ne s’attardèrent pas sur une autre pein­ture, L’élévation, où l’on voy­ait le pape Jean XXIII, à l’époque en pleine ago­nie au Vat­i­can, porter à ses lèvres une bouteille de Coca-Cola… L’exposition fit quelque peu scan­dale, n’eut guère de retombées dans la presse, et Tom Gutt, jamais avare d’une mise au point vin­dica­tive, réu­nit, au nom de la lib­erté d’expression et sur un tract adressé au min­istre de la Jus­tice, une cinquan­taine de sig­na­tures de sur­réal­istes ou artistes proches. René Magritte ne le signa pas.

Autour des Lèvres nues

Roger Van de Wouw­er avait déjà fait l’objet, en 2006, d’un film du réal­isa­teur belge Claude François, À bout por­tant, où l’on décou­vre de nom­breux témoignages sur le pein­tre et ses œuvres. Jean Wal­len­born, pro­fesseur à l’ULB, ami proche de Van de Wouw­er et Gutt, avait par­ticipé à l’élaboration de ce film. Wal­len­born revient cette fois par l’écrit sur la per­son­nal­ité décom­plexée de Van de Wouw­er, dans une mono­gra­phie par­ti­c­ulière­ment doc­u­men­tée, nour­rie d’informations inédites, qui en dit long sur l’esprit provo­ca­teur et sub­ver­sif du per­son­nage. Ini­tié au sur­réal­isme par Gilbert Senecaut, Leo Dohmen et Mar­cel Mar­iën, tous trois act­ifs dans la revue Les Lèvres nues, Van de Wouw­er se moquait con­stam­ment des modes, y com­pris celle du sur­réal­isme. Il est donc loin d’avoir acquis la renom­mée mon­di­ale de René Magritte. Mais l’idée de postérité ne fai­sait pas par­tie des plaisirs de son exis­tence, il préférait dessin­er métic­uleuse­ment des avions, entretenir un moteur de bateau, jouer aux échecs ou au golf : rien à voir avec le monde de l’art. Sa dis­cré­tion tient aus­si au fait qu’il revendi­quait une lib­erté d’expression dans sa pein­ture qui défi­ait toute caté­gori­sa­tion : il n’aimait ni le pop art, ni l’op-art, ni l’art abstrait, et réal­isa pour­tant, par pur esprit de con­tra­dic­tion, des séries d’œuvres de ces dif­férents courants. Il s’estimait dépourvu de toute imag­i­na­tion, mais s’est adon­né à l’étude et à la représen­ta­tion sym­bol­ique d’opérations alchim­iques… unique­ment pour en tir­er des tableaux méta­mor­phosés par sa pro­pre fan­taisie. Enfin, il aimait par-dessus tout jouer de l’humour et des mots, semer le trou­ble et la con­fu­sion, y com­pris auprès de ses amis, et observ­er leurs réac­tions. Cette atti­tude, guère éloignée de celle d’un Mar­iën ou d’un Nougé, était expressé­ment mise en œuvre pour rebuter les cri­tiques, les his­to­riens d’art, et les galeristes.

Duchamp plutôt que Magritte

On peut néan­moins voir dans le tra­vail pic­tur­al de Van de Wouw­er l’empreinte éloignée de Magritte. Comme lui, il préférait les idées du pro­jet à la réal­i­sa­tion elle-même, qui l’ennuyait con­sid­érable­ment. Mais il par­o­dia avec plaisir le maître sur­réal­iste (et sa mer­can­til­i­sa­tion tar­dive aux États-Unis) en affublant sa célèbre toile Le viol de mous­tach­es à la Dali, allu­sion au surnom d’Avida Dol­lars dont André Bre­ton avait affublé le pein­tre cata­lan. Van de Wouw­er appré­ci­ait davan­tage l’attitude de Mar­cel Duchamp, et sa défen­es­tra­tion con­tin­ue de l’œuvre d’art et de son statut. L’ouvrage de Jean Wal­len­born comble ain­si une lacune, et, par les liens qu’il tisse entre toutes les per­son­nes, pein­tres, pho­tographes et poètes ayant fréquen­té l’artiste, inscrit pleine­ment Van de Wouw­er dans la con­ti­nu­ité des avant-gardes et de l’activité sur­réal­iste en Bel­gique.

Pierre Mal­herbe

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