Désormais sans Paul

Nadine EGHELS, Avec Paul, Arléa, coll. « La ren­con­tre », 2023, 185 p., 19 €, ISBN : 9782363083289

eghels avec paul

« Sept heures du matin donc. Le 10 octo­bre. Le jour se lève. Le réveil sonne. Le réveil sonne. Le réveil sonne. Et Paul ne l’éteint pas. Le réveil sonne. Je mau­grée. Pourquoi ne l’éteint-il pas ? » Ce jour défini­tif d’automne de 2018, dans leur lit plus petit que la moyenne pour « sen­tir l’autre, dans la pro­fondeur des limbes », Nadine Eghels ouvre les paupières sur un monde dif­férent, celui où son amour n’est plus. Le som­meil l’a englouti. 17, Samu, hôpi­tal, répar­er les vivants et laiss­er par­tir les morts ; telle est la fin de sa vie avec Paul Andreu et le début de son réc­it Avec Paul.

Fin des années 1990, suite au décès d’un ami com­mun, Paul et Nadine se rap­prochent. Leurs âmes se recon­nais­sent, dès les pre­miers échanges anodins. Il est de ces évi­dences qu’aucune con­tin­gence n’a le pou­voir de lim­iter. Paul et Nadine sont adultes, posent des choix, enta­ment leur route en une prox­im­ité con­fon­dante, « fon­da­men­tale­ment heureux de partager l’essentiel ». Si l’homme se rend très vite libre, le pro­fes­sion­nel, lui, imposera au cou­ple une exigeante maîtresse : l’architecture. Paul Andreu se dédie en effet aux formes, aux struc­tures et aux flux ; se nour­rit de gens, de sci­ences, d’amitié, d’art et de silence ; conçoit des ouvrages organiques aux dimen­sions prodigieuses. Tourné vers les cieux et les nuages, ancré dans le sol et la terre, Andreu cherche per­pétuelle­ment, tente, imag­ine, entre­prend, com­pose dans un mou­ve­ment tumultueux. Entre colères et ent­hou­si­asmes, curiosités et retraits, l’homme d’absolu ne (se) con­cède rien, jamais, et demeure vig­il­am­ment indépen­dant. Dans cette quête érein­tante, il sait aus­si savour­er les mots, les lignes, les mets, les ren­con­tres. « Un homme oui, mon amoureux mon amant mon mari, mais aus­si un archi­tecte, un créa­teur. Vivre au con­tact de la créa­tion génère des émo­tions par­ti­c­ulières. Des hauts et des bas, un peu plus hauts, un peu plus bas que la moyenne, j’allais dire que “le com­mun des mor­tels”, mais je sais main­tenant que même les moins com­muns le sont, mor­tels. »

Avec Paul est un hymne à l’amour. Celui qui liait Paul et Nadine vibrait de respect, d’admiration, de com­plic­ité. Pen­dant une ving­taine d’années, les deux intel­lectuels ont chem­iné ensem­ble. Ils ont sil­lon­né les airs, les sen­tiers de ran­don­née, les routes chi­nois­es ou chili­ennes, les allées du Jardin du Lux­em­bourg ; ils ont trin­qué lors de soirées mondaines et se sont nichés dans leurs espaces respec­tifs ; ils se sont com­pris, soutenus, nour­ris et lais­sés respir­er ; ils se sont par­fois éloignés mais se sont tou­jours retrou­vés. C’est cet amour que Nadine Eghels racon­te, dans un style clair, d’une voix assurée, à tra­vers l’évocation de sou­venirs et la rédac­tion de let­tres à des êtres chers. Un dou­ble mou­ve­ment de remé­mora­tion et de réan­crage, afin de laiss­er par­tir et de con­tin­uer… « Il est temps de te laiss­er vivre ta vie d’âme. Et que je pour­suive la mienne. Nadioche rede­vient Nadine. Mais avec cette lumière, qui ne s’éteindra pas. Il est temps de refer­mer notre livre. Je le sais par cœur. »

Samia Ham­ma­mi

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