Dépasser l’anti-art avec Dotremont

Chris­t­ian DOTREMONT, Dépas­sons l’anti-art. Écrits sur l’art, le ciné­ma et la lit­téra­ture, 1948–1978, édi­tion établie par Stéphane Mas­sonet, Ate­lier con­tem­po­rain, 2022, 944 p., 25 €, ISBN : 978–2‑85035–073‑3

dotremont depassons l anti artNous sommes en 1960. Une revue danoise sol­licite Chris­t­ian Dotremont pour retrac­er l’apport spé­ci­fique des artistes danois à l’art expéri­men­tal et au mou­ve­ment CoBrA. Mais CoBrA s’est dis­sout en 1951, peu après sa 2e et dernière expo­si­tion inter­na­tionale qui s’est tenue à Liège. Les artistes du groupe, qu’ils soient hol­landais, danois, belges, français, et autres, ont con­tin­ué à trac­er leur chemin, n’ignorent plus Paris dont ils s’étaient écartés en 1948, et la cap­i­tale française les accueille plutôt mieux. Alors Dotremont, un peu ennuyé, revient aux sources, vingt ans plus tôt : la créa­tion en 1941 d’un péri­odique danois, Hel­h­esten, et d’un groupe réu­nis­sant des créa­teurs, archi­tectes, pein­tres, dessi­na­teurs, sculp­teurs, poètes… dans une spon­tanéité expres­sion­niste, un intérêt pour le prim­i­tivisme et une effer­ves­cence inter­dis­ci­plinaire qui sera l’une des clés à venir de CoBrA.

Du pays nordique, un peu plus « provin­cial », et moins influ­encé par les grands courants en « isme » de l’avant-garde artis­tique inter­na­tionale, Dotremont retient encore sa capac­ité à résis­ter à une civil­i­sa­tion de la mécan­i­sa­tion, de l’esprit tech­nique (on dirait aujourd’hui : tech­nologique), « tac­tique et sci­en­tifique qui gan­grène l’esprit humain ». À la pein­ture con­struc­tiviste ou « abstraite-froide », aux « con­struc­tions pures et par­faites (…) tracées à la règle et au com­pas » des bâti­ments de l’Expo uni­verselle de 1958 à Brux­elles, Dotremont oppose la capac­ité de l’art nordique à s’ancrer étroite­ment dans les élé­ments naturels (la terre, la mer) et à devenir de plus en plus « un refuge pour la sen­si­bil­ité immé­di­ate, pour la joie éter­nelle des ponts, et pour la poésie cos­mique de la nature ». Cette pré­dom­i­nance de la nature et du vivant, si juste­ment réaf­fir­mée avec force de nos jours, demeure une présence con­stante chez l’artiste des « logoneiges » : un poème de peu de mots, tracé avec un bâton dans la neige de Laponie, donc par essence éphémère, et qu’on peut appar­enter à une forme de Land Art.

Art et expérimentations

Et ce texte, aus­si éclairant sur le cor­pus de pen­sée et d’écriture du poète-voyageur en 1960 que sur sa relec­ture, après-coup, de l’histoire de CoBrA et de ses com­posants, est l’une des décou­vertes que l’on peut faire dans Dépas­sons l’anti-art (titre emprun­té à un logogramme), un imposant ensem­ble de textes en prose de Dotremont, réu­nis et édités par Stéphane Mas­sonet. Les qua­trièmes de cou­ver­ture vendent par­fois du vent. Mais ce n’est assuré­ment pas le cas ici, face à cet ouvrage de près de mille pages, dévoilant effec­tive­ment « une ency­clopédie des artistes expéri­men­taux de la sec­onde moitié du XXe siè­cle » et présen­tant « com­ment les échanges avec les pein­tres nour­ris­sent pro­fondé­ment la réflex­ion de Dotremont autour de l’écriture et de sa gra­phie ». Ce tra­vail colos­sal, mené durant plusieurs années par Stéphane Mas­sonet, rassem­ble plus de deux cents arti­cles, textes, notes de lec­tures, pré­faces… dis­séminés dans dif­férents livres, cat­a­logues ou revues, et rédigés par Dotremont, depuis son entrée au sein du groupe sur­réal­iste belge jusqu’aux derniers écrits du créa­teur des logogrammes, malade et reclus dans sa cham­bre-ate­lier de la pen­sion « Pluie de ros­es » à Ter­vuren.

Le vol­ume s’ouvre tout d’abord sur un texte rédigé en 1958, où Dotremont doc­u­mente longue­ment la nais­sance de CoBrA, après le pas­sage par le sur­réal­isme (Magritte, Nougé, Bre­ton) et l’expérience déçue (et déce­vante) du Sur­réal­isme-Révo­lu­tion­naire. Une pre­mière sec­tion présente ensuite les textes tour­nant plus explicite­ment autour du sur­réal­isme. On peut y lire un Dotremont polémiste, attaquant à bon droit Jacques Van Melke­beke, pein­tre et jour­nal­iste ami de Jacobs et Hergé, qui dans les jour­naux autorisés par les nazis sous l’Occupation s’en était pris à Picas­so – Melke­beke fut à la Libéra­tion con­damné pour col­lab­o­ra­tion. Ou un éloge de Cocteau, qui frois­sa durable­ment ses amis sur­réal­istes. Et encore un autre de Paul Elu­ard, lau­da­teur de Staline dans ses Poèmes poli­tiques qui venaient de paraître. S’il raille dans un tract «Les Grands Trans­par­ents » de Bre­ton, Dotremont en garde des fig­ures essen­tielles, Poe, Lautréa­mont, Baude­laire, Rous­sel, Picas­so, et met en exer­gue, dans la « Nou­velle NRF », la sin­gu­lar­ité du lan­gage et du sur­réal­isme de Paul Nougé – dont Mar­iën en 1956 sor­tait de l’ombre les œuvres restées jusque-là clan­des­tines.

Vers la « cobraïde »

La deux­ième sec­tion, de loin la plus abon­dante, est placée sous l’égide de CoBrA. Elle est effec­tive­ment l’occasion pour Dotremont de ral­li­er à lui, par­fois stratégique­ment, toute une série d’artistes qui sont passés par le Sur­réal­isme-Révo­lu­tion­naire puis CoBrA, ou qui, par une expo­si­tion, une pub­li­ca­tion, ont rejoint à un moment don­né ce qu’il nom­mait « La cobraïde ». Cer­tains y sont évidem­ment au pre­mier plan en tant que mem­bres à part entière, Jorn, Alechin­sky, Appel, Atlan, Jacob­sen, Corneille, Con­stant, Heerup, Ubac, Rein­houd … D’autres sont là au titre de « com­pagnons de route » et d’affinités élec­tives, tels Armand Per­mantier, Louis Van Lint, Oscar Dominguez, Mau­rice Wijck­aert ou Mar­cel Havrenne. On retrou­ve égale­ment tout l’esprit (et l’humour dis­tan­cié ou potache) de Dotremont, qui par tran­si­tions osées et par­fois con­tra­dic­tions vivantes, éla­bore peu à peu sa pro­pre déf­i­ni­tion d’un « art expéri­men­tal ». Sa prin­ci­pale car­ac­téris­tique pour­rait être de ne jamais suc­comber à un néo-académisme, en ce com­pris celui de « l’anti-art ». On l’aura saisi, cet ouvrage témoigne de l’impératif désir de vie et d’expériences nou­velles qui ani­ma Dotremont, et con­stitue une lec­ture pas­sion­nante d’un bout à l’autre. Abor­dant par bien des angles des sit­u­a­tions qui nous restent con­tem­po­raines, elle ne devrait pas combler que les seuls spé­cial­istes de CoBrA.      

Alain Delaunois

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