Mort, cache ton orgueil

Sébastien LISE, La dame au bal­anci­er de neige suivi de Heaume de l’Être, Sam­sa, 2023, 80 p., 16 €,  ISBN : 978–2‑87593–444‑4

lise la dame au balancier de neigeIl est des titres qui font l’envie tant on aurait aimé qu’ils soient encore disponibles pour, à par­tir d’eux, inven­ter des con­tes, des fables, des poèmes. Il en est ain­si de La dame au bal­anci­er de neige, déposé sur la cou­ver­ture du dernier recueil de Sébastien Lise (pseu­do­nyme de Joël Gof­fin), illus­trée du tableau de Ver­meer van Delft, La dame à la bal­ance.

Un « Aver­tisse­ment » décrit au lecteur la genèse de ce vol­ume com­posé de deux ensem­bles : « un long poème linéaire et cohérent jail­li d’un trait », La dame au bal­anci­er de neige, pro­longé du Heaume de l’Être, « un titre sous forme de jeu de mots révéla­teur d’une péri­ode expéri­men­tale ».

Chroniqueur lit­téraire, poète et spé­cial­iste de lit­téra­ture sym­bol­iste, Sébastien Lise s’est fait con­naître sous son vrai nom, Joël Gof­fin, par de nom­breux livres et pub­li­ca­tions sur la vie lit­téraire, se spé­cial­isant notam­ment sur la vie et l’œuvre de Fer­nand Khnoppf et Georges Roden­bach. À ce dernier il con­sacre un site de référence

Le sous-titre du recueil nous invite lui aus­si à éclair­er notre lec­ture d’une lumière spé­ci­fique : Brévi­aire d’amour sem­ble indi­quer qu’une liturgie ryth­mera notre chem­ine­ment dans le livre dont le pre­mier poème, « La jus­tice », évoque cette lumière diaphane, ce décor d’antan, ce regard voilé de La dame à la bal­ance.

L’« Aver­tisse­ment » nous invi­tait à lire l’ « Œuvre »  dans l’ordre pro­posé, comme si de l’enchaînement des textes naî­trait un sens qui échappe à cha­cune des pages, lues séparé­ment.  Pour­tant, chaque poème se déploie comme autant d’explorations d’une souf­france, d’une déchirure, d’une incon­so­la­tion. Les titres en dis­ent long : « Geôle », « L’âme hors », « La déman­telée », « Déluge »Et le poète nous serre à la gorge en évo­quant ce mobile ossuaire qu’est l’échiquier du monde. À chaque poème, on imag­ine des séquences qu’aurait filmées un Ing­mar Bergman, des pièces de théâtre qu’aurait mis­es en scène un Ghelderode. Sébastien Lise partage avec ceux-là l’exploration et l’exaltation des imag­i­naires que débri­dent la lib­erté du style et l’inspiration trép­i­dante. Il n’est pas une image, pas un phrasé, pas un jeu sur les mots qui ne nous trans­porte dans une imagerie onirique tem­pétueuse.

On retrou­ve cette fer­veur ténébreuse dans Heaume de l’Être. Ces textes, sélec­tion­nés par­mi les « poèmes anciens  1981 – 1988 » s’inscrivent dans ce sil­lage tel­lurique auquel nous entraî­nait la pre­mière par­tie du livre. La Flan­dre y est présente à tra­vers les tableaux évo­qués (La chute d’Icare), mais aus­si dans les lieux que la plume acerbe du poète explore et sem­ble vouloir déchir­er comme ce « Mer du mort-Moortzee » dont l’ironie du titre tente – en vain – de voil­er le cha­grin qu’inspire la mort d’un père. Prom­e­nade dans Brux­elles aus­si (dont on recon­naî­tra les lieux qui inspirent l’écrivain), Heaume de l’Être s’achève par ces « Derniers vers » qui son­nent comme un glas poignant :

J’entre dans le désert de mon dernier hiv­er
Dans l’eau je veux dormir la mer suf­fi­ra-t-elle
Je me sens dériv­er je n’ai plus besoin d’ailes
Les morts seraient heureux s’ils savaient qu’ils sont morts…

Le livre se referme sur un des Holy Son­nets de John Donne (1573–1631) qui débute par cette injonc­tion Mort, cache ton orgueil…

Tra­duc­tion libre par Sébastien Lise du son­net :

Death, be not proud.

Jean Jau­ni­aux