Un Blavier, sinon rien !

André BLAVIER, Un bib­li­ographe au pays des fous, Choix de textes, entre­tien et post­face de Rony Demae­se­neer, Espace Nord, 2023, 340 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87568–585‑8

blavier un bibliographe au pays des fousLe terme de « bib­li­ogra­phie » entre dans le Dic­tio­n­naire de l’Académie française aux envi­rons de 1760, mais on con­sid­ère générale­ment le savant Gabriel Naudé (1600–1653) comme le pre­mier bib­li­ographe français en tant que tel. Et com­ment définis­sait-on Naudé en son temps ? Par sa fonc­tion de bib­lio­thé­caire (notam­ment pour Mazarin), sa haute éru­di­tion, ses qual­ités de let­tré, et son inscrip­tion per­son­nelle dans le mou­ve­ment des penseurs lib­ertins. Lui-même rédi­gea une Bib­li­ographia polit­i­ca, réu­nis­sant un vaste cor­pus de références et de textes con­sacrés à la chose poli­tique.

André Blavier (1922–2001) aimait à citer, au gré d’une con­ver­sa­tion, cette « révérence » à Naudé, en qui il voy­ait un aïeul pas si loin­tain. Et, pour­suiv­ant dans la sin­gulière logique académi­ci­enne du Col­lège de ‘Pat­a­physique (celle de « la totale sérénité »), il pou­vait excep­tion­nelle­ment ne pas jeter au bac cette remar­que d’un autre académi­cien, Jean d’Ormesson, à l’opposé pour­tant de ses con­vic­tions :      

« Je suis de ceux qui pensent qu’un romanci­er, un écrivain, n’a pas de biogra­phie, il a une bib­li­ogra­phie ». C’est entre ces deux bornes apparem­ment antithé­tiques, Naudé et d’Ormesson, que l’on peut situer l’œuvre ency­clopédique d’André Blavier.

Lui qui ne se désig­nait pas comme écrivain (« à peine écrivail­lon, écriveron »), qui ne s’abandonna au roman qu’une seule fois (Occupe-toi d’homélies, 1976, hom­mage à Que­neau, réédité en Espace Nord en 1991), qui com­posa nom­bre de poèmes dont l’un, Le mal du pays (La Pierre d’Alun, 1983) rival­i­sait en longueur avec La chan­son de Roland, n’a con­nu les trompettes de la renom­mée (mod­este) qu’avec trois opus majeurs de l’édition : sa gigan­tesque ency­clopédie Les fous lit­téraires (Veyri­er, 1982, rééditée aux Édi­tions des Cen­dres en 2000), son ouvrage de recen­sion des Écrits com­plets de René Magritte (indis­pens­able référence, Flam­mar­i­on, 1979, réédi­tions 2001 et 2016), et la revue inter­na­tionale quoique vervié­toise, temps mêlés (par son titre, et ses con­tenus, nou­v­el hom­mage à Que­neau), branche de la « Bel­gique sauvage », dont il fut en 1952 le fon­da­teur avec la pein­tre sur­réal­iste Jane Graverol.

Der­rière ces mas­sifs de sable tit­il­lant la voûte céleste quand on la regarde depuis Ostende, Blavier « bib­lio­thé­caire-bib­li­ographe (et mane et phage et phile) », ain­si salué par son ami Pierre Ziegelmey­er (Éd. Plein Chant, 1985) a usé une bonne par­tie de son exis­tence à tri­t­ur­er la langue, à décom­pos­er, inven­ter, et recom­pos­er lex­iques divers et syn­tax­es, au fil d’une quan­tité d’articles, pré- et post­faces, con­tri­bu­tions à des revues, notes et erra­ta, qui en défini­tive ont con­sti­tué une galax­ie lit­téraire dif­fi­cile­ment réductible à des tiroirs (académiques) stricte­ment clos. Aus­si ne peut-on que se réjouir de voir paraître, sous la houlette d’un autre bib­lio­thé­caire de for­ma­tion, Rony Demae­se­neer, extrême­ment au fait des règles bib­li­ographiques, cette antholo­gie qui paraît chez Espace Nord, sous le titre avisé de Un bib­li­ographe au pays des fous.

Les textes que l’on y lira s’échelonnent entre 1938 (un pre­mier texte sco­laire, bof, mais où s’énoncent déjà des tour­nures syn­tax­iques par­ti­c­ulières), et 2001, une pré­face pour l’Ubu Dieu de Robert Florkin (son com­plice lié­geois en ‘Pat­a­physique), extrême­ment allu­sive et dans le goût des hétéro­clites qu’il por­tait à un degré extrême. Les écrits blav­iériens, d’envergure, de taille et de thé­ma­tique fort diver­si­fiés, sont néan­moins répar­tis par Demae­se­neer en plusieurs sec­tions : les fous lit­téraires et appar­en­tés ; l’aventure de la revue temps mêlés, ni sur­réal­iste, ni dadaïste, ni let­triste, mais ouverte aux un.e.s et aux autres, et qui après 150 numéros et la mort de l’auteur du Chien­dent se trans­forme en 1978 en temps mêlés-Doc­u­ments Que­neau ; Alfred Jar­ry et la ‘Pat­a­physique, inclu­ant ses dimen­sions région­al­istes avec la créa­tion de l’Institut Lim­bour­geois des Hautes Études Pat­a­physiques (1965) ; le sur­réal­isme, Magritte, la pein­ture et quelques-unes de ses fig­ures appré­ciées, comme le Vervié­tois Mau­rice Pirenne (frère de l’autre, his­to­rien bel­gi­cain vite bouté dehors) ; et un ensem­ble de textes divers, qui sont autant de coups de cha­peau que, par­fois, de coups de griffes.

Blavier réag­it aux cir­con­stances et créa­tions lit­téraires qui pou­vaient sus­citer de sa part une intro­duc­tion, un com­men­taire, et surtout – car­ac­téris­tique majeure de l’auteur comme de l’homme – des pré­ci­sions et erra­ta, rec­ti­fi­ca­tions, retours en arrière et nou­veaux ajouts, qui se tradui­saient sys­té­ma­tique­ment par la pra­tique absol­u­ment essen­tielle de la note de bas de page, elle-même par­fois réa­justée par une autre notule quelques pages plus loin. Il faut abor­der cette antholo­gie – où n’apparaissent que peu l’Oulipo, ou la descente en flammes de Michel Fou­cault qui n’avait rien saisi au Ceci n’est pas une pipe de Magritte –, comme si l’on abor­dait par une autre face l’un de ces mas­sifs déjà relevés. On y décou­vri­ra des textes qui, sur le 2e demi-siè­cle du 20e, balisent de manière inven­tive et sub­tile­ment sub­ver­sive l’histoire cul­turelle de ces « temps mêlés », par la plume d’un esprit ency­clopédique comme il y en eut peu.    

Alain Delaunois

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Agenda

salon_litteratures_singulieres_2023

Dimanche 25 juin à 15h, au Salon des lit­téra­tures sin­gulières (Écuries royales, rue Ducale, 1000 Brux­elles) :

Autour d’An­dré Blavier et André Stas 
Table ronde hom­mage à deux pat­a­physi­ciens belges : le que­neauphile et bib­lio­phage André Blavier, l’écrivain et col­lag­iste André Stas qui nous a quit­tés récem­ment.
Avec Rony Demae­se­neer (con­cep­teur de l’an­tholo­gie Un bib­li­ographe au pays des fous) & Jean-Michel Bra­gard (Loli­tal­ice, Bozon2x)
Le dernier livre d’André Stas : Je pen­sai, donc je fus. Apho­rismes com­plets, Cac­tus inébran­lable.
Ren­con­tre ani­mée par Alain Delaunois