Quête de sens, conquête de soi

Philippe MARCHANDISE, L’éléphant qui avait du pollen sur les pattes arrière, Mols, 2023,  280 p., 21,90 €, ISBN : 978–2‑87402–291‑3

marchandise l elephant qui avait du pollen sur les pattes arriereEn 2001, de retour d’une vis­ite chez sa mère, c’est décidé, Gilles veut savoir. Cet ingénieur du son quadragé­naire, « un valide en chaise roulante » est bien résolu, après une nou­velle querelle avec sa mère, à décou­vrir le fin mot de l’histoire, de son his­toire.

Il s’adonne à un tra­vail de fouille, il inves­tigue, sonde les recoins de sa mémoire, inter­roge les actants de son his­toire afin de savoir pourquoi. Pourquoi a‑t-il été placé aux Écureuils ?  « […] j’étais décidé d’aller jusqu’au bout. Jusqu’aux entrailles des Archives générales du Roy­aume où j’espérais, en dés­espoir de cause, dénich­er la clé de l’énigme ». L’on suit alors cette con­struc­tion du réc­it de soi à par­tir de cette « case départ » : « Depuis tou­jours, j’habitais aux Écureuils, un endroit plein d’enfants et de religieuses, au milieu d’un grand parc. Nous l’appelions l’Institut, c’était mon chez-moi ». Mais pourquoi, tou­jours, les sou­venirs de ces moments remon­tent-ils à la sur­face ? « Les sou­venirs, ce ne sont pas comme les chemis­es qui s’usent plus elles sont portées. Ils repren­nent des couleurs en se frot­tant au temps qui passe. Ils raje­u­nis­sent avec les années. »

Lecteur, je te dois un mot d’explication : tel un détec­tive, j’effectue des recherch­es sur mon passé, plus pré­cisé­ment sur ma prime enfance. Telle­ment de cachot­ter­ies, de sous-enten­dus, de sourires gênés que cela en est devenu insouten­able. Je souf­fre de ne pas savoir ce qui s’est réelle­ment passé. Per­son­ne ne m’a jamais don­né la rai­son de mon place­ment en insti­tu­tion spé­cial­isée alors que je n’avais même pas deux ans et que j’habitais chez mes par­ents. Et quant à mon état, des jambes sans grande force, je n’ai eu droit qu’à un fes­ti­val d’argumentations pimen­tées de jar­gon médi­cal, pour être sûr que je n’y com­prenne rien.

Par un enchevêtrement du passé et du présent, des anec­dotes que la mémoire con­cède au per­son­nage-nar­ra­teur mais égale­ment par l’entremise d’une boite métallique con­tenant des pho­tos que la direc­trice actuelle de l’institut, jadis sta­giaire, lui con­fie, ou encore grâce à son dossier médi­cal, aux pro­pos de sa tante Emma, aux élu­ci­da­tions de son anci­enne assis­tante sociale, Agnès, et aux autres fig­ures-clés de ce réc­it de vie, ou via le dossier pro­tec­tion­nel 1959 n° S 407356, cette recherche con­stru­it du sens tant pour Gilles que pour le lecteur.

Des canaux d’informations divers doc­u­mentent l’intrigue et l’ancrent dans le pro­pos d’un per­son­nage-nar­ra­teur ; le lecteur perçoit l’histoire par son prisme, sa con­science, ses sou­venirs. La voix nar­ra­tive s’historialise, remet en per­spec­tive son rap­port à sa genèse et au monde. Toute­fois, des rup­tures de focal­i­sa­tion créent une dis­con­ti­nu­ité et per­turbent la ten­sion du réc­it, sans crier gare : de brefs seg­ments sont portés par la voix de la mère, Ger­da Covens, créant une dif­féren­ci­a­tion intrin­sèque, une scan­sion tem­porelle, des seg­ments d’his­toire parsemés mais cri­ants pour la réso­lu­tion de cette enquête.

Un cadre tem­porel oscil­lant entre 1957 et 2021 en rela­tion avec des con­fig­u­ra­tions spa­tiales enchâssées qui don­nent à voir le per­son­nage prin­ci­pal tan­tôt dans ses excur­sions enfan­tines à la cas­cade de Coo, aux grottes de Han et à la mer du Nord, tan­tôt attablé à la ter­rasse du Roy d’Espagne,  ou dans la salle des pas per­dus du Palais de Jus­tice de Brux­elles, ou « Chez Rose », le salon de coif­fure de Ger­da à Berchem-St-Agathe, ou dans la cav­erne d’Ali Baba de Tante Emma au Chant d’oiseaux, ou encore au Café de l’Union, au Théâtre de Paris pour la reprise de Star­ma­nia ou à Milan pour un ultime déchire­ment. Philippe Marchan­dise nous livre un voy­age d’investigation qui racon­te une quête de soi, une con­quête en tant que sujet.

L’éléphant qui avait du pollen sur les pattes arrière, un réc­it d’émancipation, la décou­verte des couliss­es d’une exis­tence et l’intime lien entre un fils et sa mère.

Sarah Bearelle

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