Quand personne n’entend celui qui hurle sans bruit

Marie COLOT, Nos vio­lences, Actes Sud, 2023, 62 p., 11,50 € / ePub : 8,99 €, ISBN : 978–2‑330–17716‑4

colot nos violencesLe nou­veau roman de Marie Colot débute en pleine man­i­fes­ta­tion, à tra­vers le regard de Lou, une jeune fille con­ver­tie en casseuse. Lou détru­it les ban­ques, les multi­na­tionales et l’ordre établi en s’attaquant aux CRS depuis qu’elle a per­du ses illu­sions devant un événe­ment mal­heureux. Lorsqu’elle a en effet assisté impuis­sante au pas­sage à tabac d’un cou­ple de quin­quagé­naires inof­fen­sifs par des policiers, la peur de la jeune femme s’est trans­for­mée en rage, une rage telle­ment puis­sante qu’elle est dev­enue casseuse pour tenir tout court.

Lors de ses dif­férentes inter­ven­tions dans les man­i­fes­ta­tions, Lou s’est fait un allié, Yan­nis. Ils ne savent rien l’un de l’autre, si ce n’est qu’ils se sen­tent plus forts ensem­ble et qu’ils sont liés par leur déter­mi­na­tion et leur haine du sys­tème.

Dans Nos vio­lences, Marie Colot a choisi de don­ner le point de vue d’une jeune fille chez qui on retrou­ve le meilleur comme le pire, le meilleur étant sa soif éper­due de jus­tice, le pire sa haine vis­cérale et sans con­ces­sion. Elle est arrivée à un stade prévis­i­ble de la détresse : lorsque les mots ne sont pas enten­dus et que le silence tue à petit feu, il ne reste plus que les coups pour se man­i­fester. Lou est dev­enue une machine, bien plus tenace et effi­cace quand elle « cail­lasse les flics » sans se pos­er de ques­tions.

Ces soi-dis­ant sauveurs n’ont que
le courage de frap­per.
À la télé, ils pré­ten­dent exercer leur méti­er
avec leur cœur et n’obtenir que de la haine
en retour. Les pau­vres choux. Ils souf­frent
du manque de con­sid­éra­tion et de moyens.
C’est un job telle­ment éprou­vant !
Ils l’ont choisi, bor­del.
C’est trop tard pour se plain­dre,
et trop facile.
Qu’est-ce qu’ils croy­aient, sérieux ?
Qu’on les acclam­erait parce
qu’ils pro­tè­gent le sys­tème et piéti­nent
les faibles ?
Qu’on les écouterait dis­culper leurs
col­lègues comme une fratrie de mafieux ?
« Bien sûr, il a été trop loin », « Il doit être
sanc­tion­né, mais il a été provo­qué »,
« Il était sous pres­sion. »
Des cir­con­stances atténu­antes pour­ries
et des mots inaudi­bles.

Mais tout bas­cule à cause de ou grâce à un événe­ment : Lou tombe inopiné­ment sur un agent de police qu’elle con­naît depuis son enfance. Leurs regards se croisent et un arrêt sur image s’opère dans la foule noyée par la fumée des gaz lacry­mogènes. Un élé­ment sal­va­teur mais incon­fort­able s’insuffle alors en elle : le doute.

À tra­vers ce réc­it qui offre le point de vue d’une casseuse, Marie Colot nous invite à nous inter­roger sur ce qui pousse des jeunes à haïr le sys­tème jusqu’à nuire à autrui. Face à ce genre d’histoire, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur une ques­tion récur­rente en la matière : qui est vrai­ment violent/ coupable ? Le polici­er qui com­met un excès de zèle ou celui qui dénonce l’injustice en lui opposant la même vio­lence ? Lorsque les deux camps se ren­voient la balle sans aucun sens de la nuance, tout est figé (d’un côté, « la racaille », de l’autre, « les enculés »), mais si l’on parvient à se met­tre à la place de l’autre, à com­pren­dre son human­ité, sans pour autant excuser ses erreurs, tout n’est peut-être pas per­du. Lou y parvien­dra-t-elle ?

Les réc­its de la col­lec­tion « D’une seule voix » dirigés par Jeanne Benameur chez Actes Sud jeunesse sont des textes courts écrits dans un style direct et incisif que l’on lit en un souf­fle, aidé par des retours à la ligne récur­rents. Ils offrent une porte d’entrée aux jeunes lecteurs pour abor­der des thèmes sen­si­bles avec une puis­sance intéres­sante. Ce nou­veau texte en est un bel exem­ple.

Face à Mon­sieur Vin­cent, moi, je ne suis pas
fière de mes habits noirs.
La honte se fau­file sous mes fringues,
partout.
« Ce sont eux les coupables », on clame
depuis des mois.
Une réponse sim­ple, basique.
Trop unanime pour être exacte.
Oui, c’est clair, ils cherchent la merde.
Mais ils ne sont pas les seuls.
Un flingue à la cein­ture, vaudrait-on
mieux qu’eux ?
On le provoque.

Séver­ine Radoux

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