Quand un écrivain-ingénieur pense le futur

PLOUM, Sta­giaire au spa­tio­port Omega 3000 et autres joyeusetés que nous réserve le futur, PVH édi­tions, coll. « Ludomire », n° 12, 2022, 208 p., 14,99 €, ISBN : 978–2‑940609–29‑1

ploum stagiaire au spatioportAvant d’être nou­vel­liste, Ploum, alias Lionel Dri­cot, est blogueur. Celles et ceux qui le suiv­ent sur ploum.net y décou­vrent régulière­ment, en français et en anglais, des réflex­ions sur les logi­ciels libres, sur les monopoles des GAFAM ou sur notre dépen­dance aux médias soci­aux. C’est que l’impact des tech­nolo­gies sur l’humain préoc­cupe Lionel Dri­cot, qui est ingénieur de pro­fes­sion.

Sur son blog, il racon­te son départ des réseaux, puis, à par­tir de jan­vi­er 2022, son expéri­ence de décon­nex­ion totale, lors de laque­lle il ne s’est plus autorisé que quelques min­utes quo­ti­di­ennes d’accès au web. Ses bil­lets, volon­tiers didac­tiques, nour­ris d’expériences per­son­nelles ou pro­fes­sion­nelles, sont ponctuelle­ment pro­longés par des textes de fic­tion, réc­its d’anticipation ou uchronies. On ne s’étonnera donc pas que Ploum signe cet ouvrage de sci­ence-fic­tion, paru dans la col­lec­tion sous licence libre de l’éditeur suisse PVH.

Comme tous les pre­miers recueils d’écrivains tra­vail­lés par la fic­tion depuis l’adolescence, Sta­giaire au spa­tio­port Omega 3000 présente une cer­taine hétérogénéité, heureuse­ment amoin­drie par l’omniprésence d’un humour tan­tôt absurde, tan­tôt sar­donique. On y trou­ve des nou­velles de dimen­sions divers­es, écrites de 1999 à 2022. La huitième, « Le mur du cimetière », est une microfic­tion de cinq lignes ! La majorité des autres se sépar­ent en deux caté­gories : des écrits plus anciens, sou­vent inspirés de rêves et qui regar­dent vers l’âge d’or de la sci­ence-fic­tion, et des écrits récents qui s’inscrivent dans le champ de l’anticipation et emprun­tent cer­tains codes du cyber­punk. Au fil de notre lec­ture, nous pas­sons dès lors d’Isaac Asi­mov à David Grae­ber.

Le livre lui-même sem­ble vouloir s’inscrire dans une tra­di­tion : sa cou­ver­ture mono­chrome, qui mélange aplats et points de trame, rap­pelle l’époque de la séri­gra­phie. Quant au choix du papi­er, il évoque néces­saire­ment les pulp mag­a­zines. La pos­ture de blogueur ressur­git aus­si à chaque détour, car Ploum fait suiv­re ses nou­velles d’un encart expli­catif, où il décrit son objec­tif ou ses inspi­ra­tions. Notons en out­re le procédé orig­i­nal du « titre caché » : une nou­velle non ren­seignée au som­maire est insérée tête-bêche à la fin du recueil, à la manière des chan­sons bonus ren­con­trées dans cer­tains albums de musique.

En deux-cents pages à peine, Ploum cou­vre un large pan­el de thèmes : l’aliénation par le tra­vail vide de sens, l’absurdité admin­is­tra­tive, l’escalade sécu­ri­taire, les arnaques mar­ket­ing, le dan­ger du tabag­isme…

Je ne sais si je red­outais le plus de pren­dre la parole ou de devoir écouter les longues jérémi­ades de ces incon­nus per­suadés de pou­voir appren­dre quelque chose en racon­tant leur vie et dor­mant quelques heures sur une chaise. J’avais assez d’expérience pro­fes­sion­nelle pour savoir que toute com­pé­tence durable ne s’apprenait qu’à tra­vers un proces­sus long et laborieux, que le terme « for­ma­teur » n’était qu’un pudique néol­o­gisme pour « assis­tant social en charge des employés qui gag­nent leur vie, mais qui s’emmerdent ».

Il existe, le long de tels fils rouge, quelques méchantes ornières : en pre­mier lieu, le cynisme et la dém­a­gogie. Ploum s’en garde générale­ment, mais glisse par­fois dans cer­taines facil­ités, telles les pon­cifs des « irre­spon­s­ables poli­tiques » ou des « can­cers causés par les fumées de cannabis ». C’est surtout dans quelques nou­velles de la veine antic­i­pa­tive que tout son tal­ent se révèle. Deux d’entre elles, en par­ti­c­uli­er, sont issues des « let­tres du futur » qu’il pub­li­ait sur son blog. Dans « La nuit où la trans­parence se fit » (encore un clin d’œil à Asi­mov), il évoque les trans­ports du futur, la recherche d’emploi via algo­rithme, la finance décen­tral­isée et la fuite générale de don­nées per­son­nelles. Ce réc­it, d’une actu­al­ité bru­lante, vise juste et rap­pelle que la sci­ence-fic­tion touche au poli­tique.

Le tech­no­cap­i­tal­isme est mag­ique : les pau­vres ne peu­vent pas le remet­tre en ques­tion. Les rich­es ne veu­lent pas le remet­tre en ques­tion.

L’ultime nou­velle, rédigée lors du fes­ti­val des Imag­i­nales 2022, évoque les univers de William Gib­son. On achève donc sa lec­ture avec de l’appétit pour un sec­ond recueil, qui serait entière­ment con­sacré à la « nou­velle matière » de l’auteur, cen­trée sur notre rap­port aux tech­nolo­gies du quo­ti­di­en et aux multi­na­tionales qui nous les imposent.

Un bémol quand même : tout est con­tem­po­rain ou inno­vant sous la plume de Ploum — jusqu’à la pub­li­ca­tion sous licence libre —, mais il y a une excep­tion : l’orthographe, qui est restée blo­quée avant 1990. Pour un prochain recueil, il ne serait pas insen­sé d’appliquer la réforme.

Julien Noël

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