Redevables

Pas­cal LORENT, Retour à Anvie, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2023, 399 p., 22 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 9782874898945

lorent retour à anvieBien des romans policiers, à l’instar de leurs nom­breuses décli­naisons des­tinées au petit écran, entraî­nent le lecteur dans des réc­its menés au pas de charge qui pren­nent soin de délivr­er leur dose régulière d’adrénaline. D’autres promè­nent tran­quille­ment leur fic­tion et mis­ent sur des atouts com­plé­men­taires pour attis­er le plaisir de la lec­ture.  Le pre­mier roman de Pas­cal Lorent appar­tient résol­u­ment à la sec­onde caté­gorie, prenant bien le temps d’installer ses per­son­nages, de con­stru­ire une ambiance, de l’insérer dans un espace et un temps don­nés.

Belge d’origine, l’inspecteur Hugues Ballinger est attaché à la police judi­ci­aire et il est appelé par son com­mis­saire divi­sion­naire dans les bureaux parisiens où il tra­vaille quand il n’est pas en mis­sion sur le ter­rain. Il lui est demandé avec insis­tance de pren­dre en charge une enquête à men­er dans le Loiret où un jour­nal­iste vient d’être assas­s­iné. Plus pré­cisé­ment dans une petite ville sur laque­lle règne un maire omnipo­tent.  L’envoi d’un émis­saire parisien vise explicite­ment à ce que l’enquête soit menée en faisant fi des entrav­es à son déroule­ment nor­mal. L’accueil pres­sant que lui réserve le maire dans sa demeure bour­geoise donne le ton : il ne peut s’agir que d’un cam­bri­o­lage qui a mal tourné, il ne se passe jamais rien dans cette bour­gade où il fait bon vivre et prospér­er. Il invite l’inspecteur à con­clure son enquête au plus vite pour ras­sur­er ses admin­istrés et les com­merces qui font le suc­cès de la région.

Qui est vrai­ment cet homme de pou­voir rusé qui gère sa ville et ses affaires d’une main de fer, mul­ti­pli­ant les investisse­ments locaux qui font de lui un acteur incon­tourn­able et omniprésent ? Il n’est pas le seul à retenir l’attention de l’enquêteur qui décou­vre la con­stel­la­tion qui entoure le poten­tat local : un polici­er tout à son ser­vice, vis­i­ble­ment chargé de lui remet­tre un rap­port quo­ti­di­en, un jour­nal­iste local habitué à vis­i­bilis­er son action, une psy­cho­logue séduc­trice qui gère les crises de furie du fils de l’élu et assure curieuse­ment la fonc­tion de bib­lio­thé­caire, jusqu’au ten­ancier de l’hôtel où séjourne Ballinger, qui se garde de lui en dire trop.  Il y a aus­si cette insis­tance que plusieurs met­tent à l’orienter vers une ferme à l’écart où l’on accueille un pub­lic en réin­ser­tion et dont les ten­anciers ne sont pas dans les bonnes grâces de l’opinion publique. Bref, de quoi créer un halo trou­ble dont aucune con­vic­tion pré­cise ne se dégage. Après bien des con­tacts, le fil de l’enquête com­mencera à se ten­dre lorsqu’il appa­raî­tra que le jour­nal­iste d’investigation assas­s­iné con­sti­tu­ait un dossier sur des malver­sa­tions touchant des investisse­ments locaux, relançant les recherch­es  jusqu’au dénoue­ment digne des meilleurs thrillers.

Out­re l’art avec lequel l’auteur mène son réc­it, une part de l’intérêt de Retour à Anvie tient assuré­ment au ren­du qu’il nous donne du par­cours intérieur de l’inspecteur Ballinger qui se dévoile à nous pro­gres­sive­ment. Son his­toire per­son­nelle le relie inten­sé­ment au lieu de l’enquête et les con­tours douloureux nous en sont dess­inés en marge de l’intrigue, de sorte que nous prenons aus­si toute la mesure des démons avec lesquels il se débat simul­tané­ment.

Jour­nal­iste poli­tique, Pas­cal Lorent a mis pleine­ment son savoir-faire d’analyste au ser­vice de cette fic­tion qui décon­stru­it les évi­dences pre­mières qui men­a­cent la recherche de la vérité. Un jour­nal­iste pro­fes­sion­nel n’est-il pas aus­si et avant tout un enquê­teur qui doit éviter les pièges sou­vent iden­tiques qui lui sont ten­dus ? Avec ce roman, l’auteur met utile­ment en lumière les rouages de l’assujettissement ordi­naire et surtout la manière dont les per­son­nes redev­ables et résignées peu­vent s’accommoder de cette sit­u­a­tion, voire en tir­er elles-mêmes prof­it. Somme toute, nous tenons là un pre­mier roman tout en finesse à l’écriture maîtrisée qui mérite pleine­ment de retenir l’attention.

Thier­ry Deti­enne

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