Un architecte oublié 

Françoise LEVIE, L’architecte fan­tôme. À la recherche d’Octave Van Rys­sel­berghe, Impres­sions nou­velles, 2023, 328 p., 29,50 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782390700821

levie l'architecte fantomeRéal­isatrice de doc­u­men­taires, biographe, Françoise Levie con­stru­it une œuvre à la croisée de l’enquête et de l’imaginaire, de la veine biographique et du réc­it qui donne voix à des fig­ures cap­tives de l’ombre. Non pas des incon­nus, des météores que la capricieuse déesse Postérité a con­damnés à l’oubli, mais des créa­teurs qui, ayant par­fois œuvré à l’effacement de leur nom, végè­tent dans une région de clair-obscur. Après ses livres sur Éti­enne-Gas­pard Robert­son (Étienne-Gas­pard Robert­son, la vie d’un fan­tas­magore), sur l’utopiste Paul Otlet (L’homme qui voulait class­er le mondePaul Otlet et le Mun­da­neum), ses films sur la pein­tre Anna Boch (Anna et Vin­cent), sur le nation­al­iste con­go­lais Pan­da Far­nana, la pein­tre Éve­lyne Axell, le pein­tre Alfred Stevens, Françoise Levie nous livre une mono­gra­phie inspirée d’un archi­tec­ture-clé de l’Art nou­veau, Octave Van Rys­sel­berghe.

La minu­tie de l’enquête, la recherche de traces de vie, de créa­tions délivrent une éblouis­sante plongée dans l’univers d’un créa­teur secret qui, désireux de ne laiss­er comme traces que ses bâti­ments, n’a légué aucune archive, aucun écrit. Recon­stru­ire une vie de créa­teur en se ten­ant au plus près de sa musique intime, c’est faire œuvre d’architecte-biographe, c’est met­tre ses pas dans des pro­jets con­nus ou moins célèbres (l’hôtel Otlet à Brux­elles, conçu avec Hen­ry Van de Velde, l’hôtel De Brouck­ère à Brux­elles, le Grand hôtel Belle­vue à Wes­t­ende…). L’œil de Françoise Levie res­saisit le feu cen­tral d’une exis­tence, rassem­ble les facettes d’un archi­tecte dont elle souligne l’importance du lien avec le frère, le pein­tre Théo Van Rys­sel­berghe, dont elle analyse l’évolution des con­cep­tions archi­tec­turales. L’art de Françoise Levie, c’est de faire revenir non pas un fan­tôme, mais la galerie de per­son­nages qu’il côtoy­ait, qui ont mar­qué son œuvre, Vic­tor Hor­ta, Paul Otlet, l’astronome François Folie, Élisée Reclus, Émile Ver­haeren, André Gide, Paul Signac… Riche­ment illus­tré, L’architecte fan­tôme. À la recherche d’Octave Van Rys­sel­berghe part à la recherche du temps per­du, exhume les rela­tions secrètes entre les détails d’une gram­maire archi­tec­turale (l’usage du béton lis­sé, l’attention aux chem­inées, aux escaliers, l’originalité des ram­bardes…) et les rêves d’un homme approchés dans les maisons de pierre aux­quelles ils ont don­né lieu. 

Ce qui m’a très vie séduite, ce n’est pas tant l’enveloppe de pier­res et de briques des maisons d’Octave ou leur style extrême­ment divers, mais la final­ité de ces bâti­ments et l’histoire qu’ils ren­fer­ment. Je décou­vre à chaque fois un micro­cosme révéla­teur d’une époque : la jeune indus­trie sucrière, la mod­erni­sa­tion des obser­va­toires, l’éducation lib­er­taire, le tri­an­gle d’or du raisin de table, le pointil­lisme dans l’histoire de l’art, les pre­mières chaînes d’hôtels de luxe, la grande époque des char­bon­nages ou de la sidérurgie.

En redonnant chair à celui qui, après avoir été sta­giaire de Joseph Poe­laert lors de la con­struc­tion du Palais de Jus­tice de Brux­elles, devient une des fig­ures cen­trales de l’Art nou­veau, L’architecte fan­tôme recon­fig­ure une époque mar­quée par des boule­verse­ments soci­aux, poli­tiques, des­sine en une fresque ani­mée un micro­cosme d’artistes, de penseurs. « J’ai résolu d’attaquer ce livre comme les repérages d’un film doc­u­men­taire », écrit Françoise Levie en préam­bule. C’est en con­teuse qu’elle narre l’histoire intime, offi­cielle de chaque mai­son, de chaque bâti­ment con­stru­it par l’architecte, qu’elle noue des passerelles explicites ou plus enfouies entre les change­ments styl­is­tiques du créa­teur et les poli­tiques d’urbanisation, les idéaux socié­taux qui mod­i­fient la manière de don­ner réponse à la ques­tion « quel habi­tat pour quelle forme de vie ? ». 

Les autres fan­tômes aux­quels le livre rend hom­mage et mémoire, ce sont les bâti­ments conçus par Octave Van Rys­sel­berghe qui ont été défig­urés, saccagés, détru­its. Un pat­ri­moine par­ti en fumée, les pou­voirs publics, par­ti­c­ulière­ment en Bel­gique, ayant fait preuve d’un acharne­ment tenace dans la démo­li­tion des joy­aux de l’Art nou­veau et con­tin­u­ant, de plus belle de nos jours, à renouer avec la fièvre destruc­trice de ce qu’on nomme brux­el­li­sa­tion. Une casse archi­tec­turale, pat­ri­mo­ni­ale et sociale, des grands pro­jets impéri­aux venus d’en haut qui traduisent une vision autori­taire et néolibérale de la ville, une pul­sion de mort esthé­tique, poli­tique et socié­tale.  

Véronique Bergen

Plus d’information