Un coup de cœur du Carnet
Helena BELZER et Véronique BERGEN, Avant, pendant et après, Lettre volée, 2023, 25 €, ISBN : 978–2‑87317–615‑0
« j’aime pratiquer l’ascèse comme une danse entre mon non-moi et mon sans-moi
la peinture ou mon unique domicile
nomade et sédentaire
soustrait au monde »
Publiée à La lettre volée, l’ouvrage Avant, pendant et après – collaboration entre la peintre Helena Belzer et l’écrivaine Véronique Bergen – présente quelques étapes significatives du travail d’Helena Belzer. S’ouvrant sur un « prélude », sur la question « Qu’est-ce que vivre en peinture ? », l’ouvrage s’attache à sonder les forces affectives, pulsionnelles, conscientes ou inconscientes de l’esthétique d’Helena Belzer, depuis la fin des années 1960 jusqu’à aujourd’hui. Il rend également explicites quelques influences (notamment littéraires) et voyages qui nourrissent la démarche de la peintre.
Il ne s’agit pourtant pas du premier dialogue entre la démarche picturale d’Helena Belzer et la trajectoire scripturale de Véronique Bergen : les ouvrages Encres et Tomber vers le haut faisaient déjà communiquer leurs univers respectifs. Loin de se limiter à un dialogue entre les deux parties, le livre ouvre sur un troisième être, que l’on pourrait nommer force agissante – soit le liant essentiel à toute œuvre (picturale ou scripturale) ouvrant sur l’Ailleurs.
Au centre : le signe, le corps. Véronique Bergen soulève des pans importants de la trajectoire d’Helena Belzer. Citons par exemple ses origines allemandes, lesquelles donnaient à la peintre un sentiment de non-appartenance en raison des horreurs perpétrées par le nazisme, à l’époque où l’art œuvrait pour une dénazification de ses productions. Également, viennent notamment les pratiques de l’harmonie et d’une forme d’ascèse héritées de l’Orient et de l’Extrême-Orient, sans cesse remises sur le métier. Rien, dans la création, n’est donné ni acquis, toute chose se tient en équilibre sur un moyeu.
Je cherche l’équivalent visuel des koan
je délaisse les formes apprises
Toute œuvre porte en elle la conjonction du cheminement individuel et de la grande Histoire collective : s’agissant du travail de la peintre, Véronique Bergen en déplie, sans jamais les séparer, les points de concaténation. Les œuvres d’Helena Belzer, se caractérisant par une multiplicité de styles, par une « réélaboration inédite d’une hantise, d’un thème antérieur », sont sous-tendues par la question de la non-appartenance aux lois humaines au profit de l’écoute des cycles naturels, et de ce que Véronique Bergen nomme « l’immémorial ». L’on pressent que le fil rouge liant les œuvres d’Helena Belzer est le « lieu d’être ». Celui-ci, tendu entre l’ici et le nulle part, acquiert une puissance jusqu’alors inexplorée, que seul le dialogue singulier et infiniment riche entre Belzer et Bergen pouvait faire émerger.
Ne se sentir appartenir à aucun lieu natal, à aucun lieu propre, côtoyer le monde tout en se sentant étrangère à ses lois humaines infléchit l’exercice de la peinture vers la recherche d’une demeure (…)
Comme l’exprime également Pierre-Yves Soucy dans sa préface, Véronique Bergen dépasse la simple « traduction » des œuvres plastiques d’Helena Belzer. L’écrivaine alterne textes de présentations et sublimes créations verbales, approfondissant la visée simplement « chronologique » du titre. À l’axe du temps se superpose celui de la profondeur spatiale (du tableau, de la page).
En effet, Véronique Bergen et Helena Belzer substituent, à une vision « linéaire » du temps, une profondeur de tracés, de lignes et de couleurs, une insondable « géomancie de la lumière ». S’achevant sur une photo d’Helena Belzer et de Véronique Bergen (avec notamment l’inépuisable Yi Jing dans l’ombre du filet de lumière qui éclaire regard et mains), Avant, pendant et après révèle que créer exige non seulement de rester à l’écoute des lois de la transformation, mais également « de consentir et d’aspirer à disparaître dans ses créations. »
Charline Lambert