Tante et plus

Armel JOB (texte) et Ben­jamin MONTI (dessin), Sou­venirs de ma tante Esther, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2023, 60 p., 15 €, ISBN : 9782874291388

job monti souvenirs de ma tante estherL’on sait Armel Job fin obser­va­teur des âmes humaines, tant il a créé de per­son­nages dont la présence forte imprègne la vie de ses lecteurs. Voici qu’il s’est prêté au jeu de l’extrême brièveté, celui des instan­ta­nés de la col­lec­tion « La petite pierre » des édi­tions de La Pierre d’Alun, qui asso­cie ses écrits aux illus­tra­tions de Ben­jamin Mon­ti pour ce nou­veau petit vol­ume spi­ralé.

L’auteur pré­cise, dans la présen­ta­tion du livre faite par l’éditeur :

Ma tante Esther était le mou­ton noir de ma famille. Elle n’avait aucune con­sid­éra­tion pour qui que ce soit, elle-même com­prise. Elle fai­sait fi des con­ve­nances, doutait de tout, mais s’émer­veil­lait de ce que per­son­ne d’autre ne remar­quait. Je l’aimais ten­drement et recueil­lais pré­cieuse­ment ses sen­tences. Si je le lui avais avoué, elle ne l’au­rait pas cru. 

Dès la pre­mière page de ces Sou­venirs de ma tante Esther, sa per­son­nal­ité s’impose, forte et sans con­ces­sion. Alors que le nar­ra­teur est proche de son cousin David, elle ne fait nul secret de son refus ini­tial d’enfanter et elle ne veut rien savoir de la fête des mères, évite les cajo­leries, les témoignages d’affection. Et quand ses lèvres pincées s’ouvrent, chaque mot est comp­té et elle ponctue son pro­pos par une forme de sen­tence. Flo­rilège : « Le bon­heur, c’est quand le bon­heur n’est pas encore là. Après … » ; « Il ne perd pas la rai­son ; il est seule­ment fatigué de s’en servir » ; « Le fil à linge, c’est le dra­peau d’une mai­son » ; « Très bien, les enfants, de cette façon, vous saurez qu’il y a des injures qui sont des com­pli­ments ».

Quant aux dessins de Ben­jamin Mon­ti, leur trame rap­pelle au pre­mier regard les gravures qui illus­traient jadis les dic­tio­n­naires. Déclinées en noir et blanc, elles présen­tent une vari­a­tion joyeuse­ment décalée des scènes évo­quées, comme pour mieux soulign­er la réso­nance des pro­pos tenus et l’absurde qui n’est jamais bien loin.

job monti souvenirs de ma tante esther extrait

Au fil des pages, on se prend à appréci­er la com­pag­nie de Ma tante Esther, cette femme revêche qui ne mâche pas ses mots, mais dont la sincérité et le bon sens font mouche, dessi­nant page à page les con­tours d’une vision du monde éton­nante et d’une grande lib­erté. Peu à peu, la caus­tic­ité de ses pro­pos finit par laiss­er paraître une trame de ten­dresse tout à la fois ténue et retenue, certes, mais dont on com­prend qu’elle ait été con­servée comme un bien pré­cieux qui nous est ain­si partagé.

Thier­ry Deti­enne

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