Mehtap TEKE, Au hasard heureux, Viviane Hamy, 2024, 226 p., 19,50 €, ISBN : 978–2‑38140–177‑5
On le sait, un deuxième roman est une étape aussi cruciale qu’ardue pour les écrivain-e‑s. Mehtap Teke n’aura guère attendu pour franchir cet obstacle, puisque Au hasard heureux parait un an et demi à peine après Petite, je disais que je voulais me marier avec toi, et toujours à l’enseigne des éditions Viviane Hamy.
Intelligemment, l’autrice délaisse, pour ce deuxième opus, le terrain familial et autobiographique qui faisait la substance de son premier livre. Elle plante cette fois son intrigue à New York. S’y rencontrent deux jeunes Françaises expatriées qui habitent le même immeuble et – heureux hasard… – se retrouvent à travailler dans la même boite.
J’avais choisi l’exil comme moyen d’apaiser ma souffrance. Depuis mon refuge de l’autre côté de l’Atlantique, j’avais l’impression que les regrets m’assaillaient moins. Plus le temps passait, moins je songeais à la vie que j’avais, un jour, espérer mener à Paris.
Entre les deux femmes, c’est le coup de foudre amical. Une amitié dissymétrique, toutefois, tant la narratrice, Adélaïde (aspirante peintre venue oublier ses ambitions artistiques à Big Apple) voue d’admiration à Hiba, belle et mystérieuse voisine qui lui semble en tous points supérieure à sa terne personne.
J’allais poursuivre ma route quand un détail, sur son visage, me frappa : ses iris… Ils avaient des couleurs différentes. Son œil droit était marron – d’une banalité accablante. Son œil gauche, en revanche, était vert ; un vert éclatant, déroutant.
C’était la première fois que je voyais une personne aux yeux vairons. J’étais fascinée, autant par leur rareté que par leur beauté.
Cette relation tient du chemin initiatique pour Adélaïde, dont l’existence ne tourne rapidement plus qu’autour d’une Hiba à la fois omniprésente et toujours insaisissable. La narratrice passe tour à tour par la jalousie (vis-à-vis du nouveau compagnon de Hiba), la fascination dévorante, la peur de la perte, les doutes sur la sincérité de son amie, mais aussi l’interrogation sur sa vocation artistique, à laquelle Hiba ne cesse de la ramener. Par ses excès et son exclusivité, la relation entre les deux protagonistes rappelle celle qui unissait la narratrice à son père dans le premier roman de Mehtap Teke. Laquelle esquisse peut-être déjà l’un des fils rouges de son œuvre en devenir.
La quatrième de couverture d’Au hasard heureux parle d’une histoire « aux irrésistibles accents hitchcockiens ». Le roman narre en effet l’obsession grandissante d’Adélaïde pour sa voisine. La jeune femme va jusqu’à imiter les choix vestimentaires de son amie et tente maladroitement de reproduire son maquillage. Écho, lointain, à Vertigo ou à Rebecca ? Peut-être, mais le parallélisme s’arrête là : le suspense n’est pas le moteur de l’écriture de Mehtap Teke. L’autrice privilégie les ressorts psychologiques, fouillant avec subtilité les recoins de l’âme d’Adélaïde. Ceux d’Hiba restent quant à eux en grande partie inexpliqués. Ainsi, alors que dans leur relation d’amitié, Hiba mène toujours la danse, laissant Adélaïde dans son sillage, le dispositif romanesque place au contraire cette dernière aux commandes : c’est elle qui assume le récit et l’histoire ne nous est connue que de son point de vue. Une manière de rééquilibrer cette amitié si peu équitable que l’on se demande si elle pourra durer.
Nausicaa Dewez