Dernier tour de piste

Emmanuelle PIROTTE, Flam­boy­ant cré­pus­cule d’une vieille con­formiste, Cherche Midi, 2024, 160 p., 18,50 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 978–2‑7491–7718‑2

pirotte flamboyant crépuscule d'une vieille conformisteOctogé­naire atteinte de la mal­adie d’Alzheimer, Dominique Biron se donne cinq jours pour bal­ay­er devant nous son exis­tence avant de tir­er sa révérence. Elle vient d’apprendre le diag­nos­tic lors d’une vis­ite médi­cale, accom­pa­g­née de sa fille et de son beau-fils.  Elle sait désor­mais que l’on va la ser­rer de près, alors qu’elle revendique de tou­jours sa pleine lib­erté et vit dans sa mod­este vil­la. Au rythme de la mon­tée en sur­face des sou­venirs, elle revient sur les faits qui l’ont mar­quée dans son enfance, sur sa vie avec son défunt mari, mort d’avoir avalé une frite de tra­vers, sur la rela­tion dis­ten­due avec ses enfants. Elle entre­coupe son réc­it de réflex­ions sur son voisi­nage et sur tout ce qui lui passe par la tête.

Et elle n’y va pas de main morte ni par qua­tre chemins, elle en prof­ite tant qu’elle a les idées claires pour nous dire tout le mal qu’elle pense de la médi­ocrité qui l’entoure, des mesquiner­ies, de la bêtise qui se déploie sans lim­ite. Pour les médiocres, les mesquins et les imbé­ciles, elle sort les griffes comme elle l’a sou­vent fait. Ce n’’est pas main­tenant qu’elle va com­mencer à se gên­er. Morceau choisi :

(…) John­ny, c’est pro­scrit chez les bour­geois, notre reli­gion nous l’interdit, on peut expos­er une laide copie du Livre des morts égyp­tien, don­ner lit­térale­ment de l’argent sous la table aux neveux à Noël, on peut deman­der au voisin d’abattre un érable cen­te­naire parce que on en a marre des feuilles dans notre jardin, mais John­ny, en aucun cas sa voix ne sera tolérée dans nos vies bien­séantes. Enfin, ça va mieux depuis qu’il est mort, on s’autorise à appréci­er cer­taines de ses chan­sons sans crain­dre d’être asso­cié de près ou de loin à la pop­u­lace, et les morceaux moches, les kitsch, ben on finit par les lui par­don­ner, parce que c’était vrai­ment un tal­ent hors norme, ce John­ny, unique ! Et on les écoute en pous­sant la chan­son­nette avec lui, comme moi en ce moment. Celle-ci est absol­u­ment géniale, une grande réus­site. Qu’on me donne l’envie, l’envie d’avoir envi­i­i­i­i­i­i­ie

Qu’on ne s’y trompe, la vieille rosse ne sort pas du rang. Elle cri­tique, elle dénonce, mais elle ne scie pas la branche sur laque­lle est assise. Elle se com­plaît dans son monde et elle ne prend pas d’initiative. Mais elle s’en donne à cœur joie pour cro­quer ses proches et ses sem­blables, son milieu social, les us et cou­tumes de notre monde mod­erne. Les pages où elle évoque la crise san­i­taire méri­tent à elles seules le détour. Et elle n’oublie pas de se tir­er le por­trait sans com­plai­sance, avec une même énergie. Seule sa petite-fille Vic­toire échappe à la règle. Pour elle, elle se fait ten­dre, elle mitonne des petits plats et sort les jeux de société. Par elle, elle a une vue directe sur la vie des jeunes, leur lan­gage, leur mode de vie. C’est d’ailleurs son image qui s’interpose quand elle songe à sa dis­pari­tion pro­gram­mée …

Ce Flam­boy­ant cré­pus­cule d’une vieille con­formiste, Emmanuelle Pirotte a dû sourire plus d’une fois en l’écrivant. Ce faisant elle nous donne un plein morceau de bravoure, rejoignant les rangs des plus tal­entueux vir­tu­os­es de l’ironie. Son verbe est vif, flu­ide, inven­tif, sans lim­ite et, l’air de rien, il inter­roge le sens de la vie et surtout notre rap­port à la mort. À telle enseigne que la dernière page tournée, ce tour de piste grave et avant tout jovial est une véri­ta­ble prouesse qui nous donne envie de rap­pel­er l’artiste venue faire ses adieux.

Thier­ry Deti­enne

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