Éva BATTAGLIA, L’enfant Do, Cerisier, 2023, 93 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87267–245‑5
Les récits de parents sur leur enfant atteint d’un spectre autistique ne manquent pas. Ceux qui atteignent une dimension littéraire sont plus rares. En Belgique, il y a eu Robinson, de Laurent Demoulin, prix Rossel 2017 (Gallimard/Folio). On pourra désormais ajouter L’enfant Do, d’Éva Battaglia, publié aux éditions belges du Cerisier qui publient peu, mais ont élaboré un catalogue de qualité au cours du temps.
Il est clair qu’Éva Battaglia a suivi le conseil qu’on lui a un jour prodigué, à savoir « qu’il fallait prendre l’écriture au sérieux ». Ce récit en est la preuve et elle a ajouté au sérieux une profondeur et une sensibilité qui touchent ses lecteurs et lectrices. Cela commence dès les premières lignes : « C’est aujourd’hui. Je commence parce qu’un enfant ne naîtra pas et que je décide que de ce mouvement si vite arrêté, quelque chose restera. Mais ce n’est pas de cet enfant perdu, qui a si peu existé, qu’il sera question. C’est de l’enfant troublée, troublante, qui aurait été sa sœur que je veux parler. D’une enfant qui peut-être ne sait pas ‘comme nous’ ce qu’est un frère ou une sœur, mais qui, sans doute, l’aurait su aussi bien. À sa manière unique, je suis sûre qu’elle l’aurait aimé. Cette enfant étrange, c’est ma fille. » Le ton est donné. L’émotion point par la force de ce qui est dit. La pudeur s’impose d’emblée en arrivant au sujet principal du témoignage de manière détournée : Esther, 3 ans, la fille de l’autrice.
Partager ce qu’elle a découvert et vécu apparaît vite comme une nécessité chez l’autrice. Ce qu’elle a découvert, d’abord, car si on n’apprend pas à devenir parent, on est encore moins préparé à devenir parent d’un enfant avec un handicap. Dans le déroulé quasi chirurgical des étapes qui ont conduit au diagnostic alors que sa fille est âgée de 2 ans, Éva Battaglia livre ses doutes, ses interrogations, ses peurs, ses espoirs, son désir de fuite, ses combats intérieurs au fur et à mesure des consultations, nombreuses, éprouvantes, pour elle, son mari mais aussi l’enfant dont « je ne saurai peut-être jamais ce que ces quelques mois ont représenté pour [elle] ». Nous en apprenons aussi beaucoup sur des réalités médicales et tout un vocabulaire précis constitué d’écholalies, d’inversion pronominale, d’atypies, d’idiosyncrasies, etc. Des mots étranges pour décrire des réalités qui ne le sont pas moins, qui parfois prêtent d’ailleurs à sourire avant de savoir qu’elles sont autant de symptômes. Des réalités plus froides aussi, administratives, comme les initiales ALD pour affections de longue durée, qui frappent au cœur quand elles sont énoncées.
Tout au long de son témoignage et en particulier dans la partie Ce que soigner veut dire, Éva Battaglia rend un hommage appuyé et mérité aux professionnelles douées, tenaces et sensibles (oui, que des femmes et l’autrice le souligne) qui ont accompagné le triangle formé par Esther, son père et sa mère : pédiatre, pédopsychiatre, orthophoniste, généticienne, art-thérapeute, éducatrices, des psychologues dont une pour de la guidance parentale, une psychomotricienne si essentielle, l’accompagnante scolaire (rémunérée à leurs frais). Il y a aussi Lupe, la nourrice mexicaine arrivée à 18 ans en France, si proche de la famille, si essentielle, qui la première a partagé « l’intuition secrète, l’angoisse qu’on essaie de faire taire » de comportements inhabituels.
Le récit d’Éva Battaglia nous a également marqué par sa grande honnêteté et franchise, par exemple lorsqu’elle évoque ces vaines tentatives d’être une mère courage, ou ses colères multiples et souvent injustifiées à l’égard de son entourage, ou « l’inégalité brutale » quand elle reconnaît le privilège d’avoir l’argent nécessaire alors que « d’autres familles ne pouvaient pas se le permettre, que leurs enfants progresseraient moins parce qu’elles avaient moins d’argent. »
Enfin, son récit se termine par une ouverture sur les autres, contrefaits ou si beaux, dont elle a choisi le camp. Avec sa fille, ils forment désormais son continent.
Michel Torrekens