Apothéose ?

Un coup de cœur du Car­net

Paul EMOND (texte) et Léon WUIDAR (ill.), Ultime pas­sion, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2023, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–135‑7

emond wuidar ultime passionUltime pas­sion est une nou­velle assez courte, récente vu les références à des tech­niques d’aujourd’hui. Elle étonne cepen­dant, car Paul Emond con­dense et résume dans ce bref texte toute une part de sa pro­duc­tion romanesque antérieure.

Le réc­it com­mence par le dis­cours d’un min­istre de la Cul­ture se félic­i­tant que l’on puisse doré­na­vant repro­duire et même amélior­er les créa­tions artis­tiques du passé, en l’occurrence des apothéos­es du pein­tre Giambat­tista Tiepo­lo. Grâce à l’intelligence arti­fi­cielle, il est main­tenant pos­si­ble de ren­dre plus fines les couleurs du tableau, de sup­primer les erreurs de l’artiste ou encore d’enlever cer­tains détails devenus inutiles aux yeux des con­tem­po­rains. Désor­mais, comme l’affirme le min­istre, « le faux a dépassé le vrai ». Si cela est réal­is­able pour les arts plas­tiques, ce l’est aus­si pour la lit­téra­ture. L’intelligence arti­fi­cielle « vient d’établir une nou­velle édi­tion de La recherche du temps per­du net­toyée de ses mul­ti­ples scories et cor­recte­ment ponc­tuée ». Ain­si, oui, les grands chefs‑d’œuvre sont enfin ren­dus lis­i­bles. « La lit­téra­ture est à présent clô­turée ». Et donc plus besoin de dis­tribuer des sub­sides pour favoris­er l’apparition de nou­veaux textes qui ne pour­ront de toute façon pas égaler les textes du passé ren­dus encore plus par­faits. Mais si le faux a dépassé le vrai, la réal­ité peut, elle, se venger et elle le fait par le biais du rêve.

Comme plusieurs per­son­nages de Paul Emond, le min­istre, de pseu­do grandiose qu’il est, tombe dans le mesquin. En fait, il veut régler ses comptes avec ces créa­teurs qui le con­tes­tent et avec la min­istre du Bud­get qui lui met des bâtons dans les roues.

Cette nuit-là, le min­istre, encore sous le coup de l’émotion esthé­tique éprou­vée à la vision de l’apothéose de Tiepo­lo et agacé par les cri­tiques, rêva. Un rêve qui ne fut pas de tout repos, car ana­logue à une de ces ascen­sions peintes par Tiepo­lo. Les con­séquences de ce rêve furent graves et exem­plaires. Nous lais­sons au lecteur le soin de les décou­vrir. Notons seule­ment qu’est con­vo­qué et relu l’épisode biblique de la lutte avec l’ange.

Paul Emond reprend dans cette Ultime pas­sion l’interrogation sur les rap­ports de prox­im­ité et de dif­férence entre art et lit­téra­ture. Il a longue­ment dévelop­pé cette prob­lé­ma­tique dans Paysage avec homme nu dans la neige et surtout dans La vis­ite du plénipo­ten­ti­aire cul­turel à la basilique des collines. La nou­velle présente de nom­breuses analo­gies avec cet excel­lent roman ; les deux se ter­mi­nent par une scène d’apothéose, autant tri­om­phe moral qu’élévation dans les cieux. Mais la con­clu­sion de ces ascen­sions dif­fère d’un texte à l’autre et leur com­para­i­son est intéres­sante.

La nou­velle, comme le roman d’ailleurs, joue sur la con­fu­sion des niveaux et des oppo­si­tions qui con­stituent le réal­isme en lit­téra­ture : les dis­tinc­tions s’estompent entre le réel et la fic­tion, entre le réel et le rêve, entre l’actuel et le virtuel, entre le vrai et le faux. Une per­méa­bil­ité s’installe égale­ment entre la pein­ture, le rêve et la réal­ité de ce que vit le min­istre cette nuit-là. Par le biais du rêve, la réal­ité se met à ressem­bler à l’apothéose pic­turale. Et ce qui s’imagine et se pro­duit dans le rêve aura une tra­duc­tion dans la réal­ité. Tout cela repose sur la poly­sémie du mot apothéose, car n’oublions pas que l’orgueilleux min­istre cherche avant tout sa pro­pre apothéose pro­fes­sion­nelle.

Si le rêve ressem­ble à la pein­ture, c’est cepen­dant à la pein­ture améliorée selon les critères con­tem­po­rains. Est-ce cela qui provoque les con­séquences dans la réal­ité pour le min­istre ? En ne respec­tant pas la pein­ture, a‑t-il trans­gressé un inter­dit dont il paye les con­séquences ?

À tout cela s’ajoute une pas­sion amoureuse qui s’imbrique étroite­ment à cette ascen­sion. (Mais par respect pour le min­istre nous n’en dirons rien).

La nou­velle pose les ques­tions essen­tielles de l’art et de la lit­téra­ture, du rêve et de la réal­ité, et bien sûr du vrai et du faux. Trop sérieux, tout cela ? Non, car il y a l’humour et l’ironie. L’écrivain donne sou­vent à ses per­son­nages un aspect ridicule et presque bouf­fon. Le min­istre est un van­tard — un fumiste pour rap­pel­er le pre­mier roman —, un grandil­o­quent qui tombe dans la mesquiner­ie et la petitesse revan­charde.

Sous l’apparence détachée de racon­ter seule­ment une his­toire un peu far­felue, Paul Emond pro­pose une nou­velle d’une belle com­plex­ité, qui joue jusqu’au bout sur la con­fu­sion des niveaux, reprenant des thèmes qu’il a tra­vail­lés tout au long de son œuvre. Le texte pose à nou­veau cette inter­ro­ga­tion, qui est celle de l’auteur depuis ses pre­miers écrits, sur les enjeux du fait de racon­ter, sur la fragilité des caté­gories dans cet acte de racon­ter. Pour ce faire, il met en scène un min­istre n’ayant d’autre but que de réduire cette capac­ité de créa­tion qui génère, néces­saire­ment, une salu­taire con­fu­sion.

La nou­velle est exem­plaire de l’expression lit­téraire du grotesque que Paul Emond appré­cie dans la lit­téra­ture et le théâtre d’Europe cen­trale et qu’il pra­tique dans ses pro­pres textes. Une alliance de grav­ité et de drô­lerie qui provoque de brusques pas­sages du rire aux larmes, par la dis­tan­ci­a­tion ironique, le bur­lesque des sit­u­a­tions, le jeu sur les mots et des repris­es par­o­diques joyeuses, celle de la lutte avec l’ange et celle des ses romans antérieurs, La vis­ite du plénipo­ten­ti­aire cul­turel en pre­mier lieu.

Un si long arti­cle pour une seule nou­velle ? Et un coup de cœur en out­re ! Oui, parce que ce texte est très riche et qu’il réca­pit­ule de façon exem­plaire la tra­jec­toire de l’écrivain.

Une nou­velle sur l’art se devait de com­porter des illus­tra­tions, celles de Léon Wuidar. Abstraites, elles jouent sur le mou­ve­ment, par des images d’emboîtements et d’élévations.

Joseph Duhamel

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