Quand tu arrives au sommet de la montagne continue à monter…

Anne VERSAILLES, Tout dévale, Chat polaire,  2024, 43 p., 14 €, ISBN : 9–782931-028292

versailles tout devaleAnne Ver­sailles écrit, met des textes en voix et réalise des Petites Œuvres Mixmé­dia : son tra­vail explore en effet la fron­tière entre mots, images et sons pour explor­er la diver­sité des écri­t­ures poé­tiques et l’interdisciplinarité. Elle est aus­si péd­a­gogue et ani­me des ate­liers d’écriture(s) qui encour­a­gent notre capac­ité à être auteur (c’est-à-dire acteur) dans un monde où une pen­sée unique nous pousse à être con­som­ma­teur. Après un film-poème suite à une tra­ver­sée à pied du mas­sif alpin : 12 pattes et 5 sacs à dos, elle a pub­lié de nom­breux textes courts et des poèmes ; un roman, Vio­la, chez L’Arbre à paroles (col­lec­tion « iF ») ; un book­leg géopoé­tique, Brux­elles se compte et co-écrit Neuf.0 avec Aliette Griz et Julien Le Gal­lo, ver­sion livre d’une per­for­mance poé­tique (Mael­strÖm réevo­lu­tion).

            je l’ai croisée un jour
            elle mon­tait   

            autour d’elle tout dévale
            elle monte

Dans Tout dévale, Anne Ver­sailles offre des poèmes dont le dou­ble thème est la mon­tagne et le tor­rent ain­si que de mag­nifiques pho­togra­phies en couleur dont le motif répond en écho aux textes : en scru­tant le cœur de la matière, elles se présen­tent comme des abstrac­tions lyriques. Ce n’est pas un hasard si je choi­sis pour titre à cette chronique un koan zen : le thème de la mon­tagne et du tor­rent pos­sède un car­ac­tère organique et recèle une dimen­sion spir­ituelle. Un de nos grands poètes, Jacques Crickil­lon (1940–2021), en a fait, avec le lyrisme amoureux, l’une de ses inspi­ra­tions majeures. Senan­cour (1770–1846) avec Ober­mann et Niet­zsche (1844–1900) avec Ain­si par­lait Zarathous­tra en avaient préal­able­ment souligné la sym­bol­ique. André Du Bouchet, dont l’écri­t­ure blanche est éminem­ment pic­turale, en fit l’un de ses motifs poé­tiques de l’écart, notion néces­saire au sur­gisse­ment de la parole. Anne Ver­sailles, par la mix­ité de son art, s’inscrit aus­si, comme Crickil­lon et d’autres créa­teurs de la sphère cul­turelle belge, dans une trans­dis­ci­pli­nar­ité entre le signe vu et le signe lu qu’a étudiée Lau­rence Brog­niez (ULB) : « Durant la sec­onde moitié du XIXe siè­cle, les cri­tiques, tant belges qu’étrangers, s’accordent sur ce fait : l’écrivain belge est un pein­tre, héri­ti­er d’une ‘race’ qui s’est avant tout illus­trée par le pinceau. » La dimen­sion spir­ituelle de la mon­tagne réside dans un dou­ble mou­ve­ment com­plé­men­taire : la mon­tée vers le som­met, le dévale­ment du tor­rent. Mon­tée vers le som­met sou­vent présente dans la lit­téra­ture mys­tique (occi­den­tale comme chez Jean de la Croix, Sile­sius ou Thérèse d’Avila ; boud­dhiste comme chez Lao-Tseu  et dans la poésie chi­noise ou japon­aise clas­sique ; musul­mane comme chez les soufis Rûmi et Al-Din Attar) ; l’eau du tor­rent de mon­tagne est par ailleurs un sym­bole de pureté. L’ascension comme le dévale­ment sont des vecteurs de trans­for­ma­tion psy­chique intérieure :

tout dévale     
cas­cade chute
tout dévale
elle monte
le petit paysage n’est qu’une halte   
l’eau ser­pente
creuse s’immisce s’infiltre    
en berge des pop­u­lages         
elle aime que l’or se mêle à l’eau    
tout dévale     
et l’arrête dans sa mon­tée    
elle ne monte pas pour rejoin­dre les som­mets         
elle monte pour tourn­er le dos aux pen­sées graves

À la dimen­sion psy­cho-spir­ituelle, Anne Ver­sailles ajoute dans son voy­age-poème une dimen­sion exis­ten­tielle : le voy­age et le poème sont un médi­um de formation/transformation de l’image même de la féminité. La mon­tagne et l’eau, en tant qu’éléments com­plé­men­taires mais opposés par nature, la pre­mière étant sta­tique et de pierre, la sec­onde un élé­ment tran­si­tif et liq­uide, se com­plè­tent ici sym­bol­ique­ment pour indi­quer la dou­ble nature de l’être féminin, que la cul­ture a jusqu’ici con­sid­éré comme insai­siss­able et mobile sinon ver­sa­tile et mys­térieux alors que l’homme a été paré des qual­ités de la solid­ité et du roc sinon de la dureté intrin­sèque qui le car­ac­téris­erait :

elle s’y con­naît en eau          
aucune n’est douce   
toutes ont le goût de la roche qu’elles déva­lent      
toutes salées sauf en hiv­er la neige fon­due

Le Chat polaire offre avec cette édi­tion de qual­ité un livre juste et pro­fond sur l’éternelle recherche de l’absolu et du dépasse­ment des clichés.

Éric Brog­ni­et

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