Quel infini ?

Cari­no BUCCIARELLI, Le sym­bole de l’infini, M.E.O., 2024, 143 p., 17 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0434‑4

bucciarelli le symbole de l'infiniUn pris­on­nier est libéré. Pour­tant, ce n’est pas la joie qui l’habite. Il se sent dans un éton­nant état de détache­ment par rap­port aux choses. Et quand il sort, tout vac­ille. Ce n’est pour­tant pas dû à son incar­céra­tion de sept ans qui l’aurait coupé de la vraie vie et aurait causé des prob­lèmes d’adaptation. C’est plutôt la réal­ité qui vac­ille. Tous les gens qu’il ren­con­tre se ressem­blent. Les lieux per­dent leur iden­tité ; une mai­son peut être trans­férée à l’identique d’une ville à une autre. Lou­vi­er va donc faire l’expérience de l’étrangeté.

C’est sous ce signe que se place le roman de Cari­no Buc­cia­rel­li, Le sym­bole de l’infini. La logique de la réal­ité quo­ti­di­enne est mise à mal. Le monde devient de plus en plus inco­hérent. Une chose ou un être sont et ne sont pas, tout à la fois. Les per­son­nages sont con­fron­tés à des con­tra­dic­tions qu’ils subis­sent, qu’ils ne con­tes­tent pas, essayant de s’en accom­mod­er. La cohérence de l’espace est mise à mal, par le car­ac­tère indéfi­ni des dis­tances et les déplace­ments en spi­rale qui annu­lent tout point de repère. Et par rap­port à l’infini que vaut la caté­gorie du temps, en ten­ant compte que les plis et replis tem­porels sont fréquents ? L’identité n’est plus assurée non plus, sa pro­pre iden­tité comme celle des autres. Il n’y a plus grand-chose à quoi se rac­crocher. Les com­porte­ments les plus anodins recè­lent leur dose d’illogique, comme ce moment où Lou­vi­er, ren­con­trant un homme dont il ne sait pas s‘il le con­naît, lui dit : « Je sais qui vous n’êtes pas ».

On voit chez Buc­cia­rel­li la volon­té de mul­ti­pli­er les para­dox­es et les impos­si­bil­ités logiques. Ain­si, Lou­vi­er était en cel­lule avec V. qui pré­tendait n’avoir com­mis aucun délit alors qu’il est con­damné. Tan­dis que lui a été empris­on­né pour un fait que lui seul con­naît ; même les juges l’ignorent. Le réc­it s’enfonce de plus en plus dans l’irrationnel.

Deux élé­ments cepen­dant don­nent du sens à cette dérive. D’abord, les réflex­ions sur la notion d’infini, comme l’indique le titre. L’ex taulard porte sur lui le signe de l’infini. Pourquoi et quel sens cela a‑t-il ? Com­ment com­pren­dre les dif­férents aspects de cette notion com­plexe, et surtout com­ment la com­pren­dre et l’illustrer con­crète­ment ? Le texte procède par des vari­a­tions pro­gres­sives autour de cette notion.

Ensuite, une piste lit­téraire. En prison, Lou­vi­er fréquen­tait assidû­ment la bib­lio­thèque (mais existe-t-elle vrai­ment ?) dont il a lu tous les livres, rangés de façon aléa­toire, et dont il ne lit ni les titres ni le nom des auteurs. (Titres et noms sont cepen­dant révélés en « Note de l’auteur » à la fin du roman.) Sa libéra­tion survient au moment où il arrive au bout du dernier ouvrage. Et l’on com­prend que ces livres lus influ­en­cent le réc­it qu’il tient et les étapes de son errance. Par­mi ceux-ci on trou­ve évidem­ment Le procès de Kaf­ka et Sou­venirs de la mai­son des morts de Dos­toïevs­ki. Mais aus­si Ulysse de Joyce et surtout La bib­lio­thèque de Babel de Borgès dont le texte mêle étroite­ment l’image de la bib­lio­thèque et la notion d’infini.

On est dans un réc­it dont la logique repose sur la mise en évi­dence et l’exploitation de con­tra­dic­tions : les choses sont et ne sont pas ; les êtres sont iden­tiques et pour­tant dif­férents dans leurs iden­tités vac­il­lantes. Les para­dox­es s’enchainent donc aux con­tra­dic­tions. Le texte de la qua­trième de cou­ver­ture avance le terme de « réal­isme fan­tas­tique — ou mag­ique ». Le roman ne cor­re­spond cepen­dant pas vrai­ment à ce que l’on intè­gre générale­ment sous cette appel­la­tion. Le réal­isme mag­ique et le fan­tas­tique impliquent la sug­ges­tion d’un cer­tain vac­ille­ment de la réal­ité et non l’affirmation répétée de per­tur­ba­tions pro­fondes. On ver­rait plutôt dans ce roman une forme d’exploration de l’absurde qui appa­raît comme le moteur du réc­it et se décline dans une grande var­iété de fig­ures, par­mi lesquelles quelques trou­vailles.

Joseph Duhamel