Un coup de cœur du Carnet
Alain LALLEMAND, Ce que le fleuve doit à la plaine, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2023, 420 p., 23,50 € / ePub : 18,99 €, ISBN : 978–2‑87489–923‑2
Les grands reporters font-ils de bons romanciers ? Kessel ou Hemingway nous ont montré que oui et ô combien. En Belgique, Alain Lallemand s’inscrit dans leur sillage avec plusieurs romans qui tissent grande Histoire et histoires intimes à partir de ses missions de correspondant de guerre, principalement pour Le Soir, en Yougoslavie, Colombie, Afghanistan, etc. Ou en Crimée.
Alors que les villages de la steppe se préparent à la fête du printemps, l’ambiance est lourde en cette fin d’hiver 2014 en Crimée. Le corps mutilé d’un jeune homme a été repêché dans l’embouchure de la Sablynka par Kash et ses compagnons. Son ami d’enfance, Oleg, qui émoustillait ses sens par un bain matinal dans les eaux glacées du fleuve Alma a entraperçu la scène. Alain Lallemand prend le temps de planter le décor, celui d’une région qui nous est méconnue, et de dresser le portrait des différents protagonistes qui interagissent dans une ambiance pesante. Oleg préfèrerait se concentrer sur la belle saison et le retour des riches touristes russes, avides de renouer avec les équipées à cheval. Le romancier belge nous immerge dans cette culture équine comme s’il y avait grandi, traduisant subtilement les sensations, joies et difficultés de ces peuples qui fusionnent avec leurs montures.
Quant aux hommes, car nous sommes d’abord dans un monde d’hommes, ils portent tout le poids d’une Histoire qui fut rude avec eux. Il y a d’un côté Oleg Churkin, Caucasien de Crimée, fils d’Arseniy et petit-fils du cosaque Miron. Oleg travaille pour le propriétaire russe d’une chaîne hôtelière, Vladimir Illich. Il y a aussi Kash Giray, frère de Timur, héritier d’une dynastie tatare, fils de Marsel, le secrétaire d’assemblée de cette communauté. Ce père palefrenier avait recueilli Oleg du temps de Staline, ce qui avait lié dès l’enfance les deux hommes. Oleg et Kash, le fleuve et la plaine, l’homme-poisson et le cavalier. Kash est amoureux de Nina tandis qu’Oleg l’est de Myriam, deux sœurs fermières. La vie du quatuor, lié par l’amour et l’amitié, eût été toute tracée, sans la découverte d’un Tatar lacéré de coups de fouet, la nagaïka, un supplice cosaque. Lentement, insidieusement, des tensions surgissent entre les deux communautés dans la foulée de la répression des manifestations de la place Maïdan à Kyïv et la fuite du président ukrainien pro-russe.
L’arrivée d’envahisseurs non identifiés, mais armés et parlant russe, les menaces des Loups de la nuit, un gang de motards, ne laissent présager rien de bon. D’autant qu’une deuxième victime tatare est retrouvée lacérée par un couteau militaire russe, meurtre dont l’enquête est confiée au lieutenant de police Constantin Hordienko qui va se retrouver au cœur d’un écheveau d’intrigues et de coups fourrés avec des figures interlopes qui viennent compléter ce formidable roman d’aventures à l’écriture fine et sensible. Car les guerres se révèlent plus compliquées qu’il n’y paraît, avec des enjeux interlopes. De 1994 à 1996, Alain Lallemand a exploré les coulisses de la mafia russe en Occident et publié L’Organizatsiya (Calmann-Lévy, 1996), première enquête d’immersion hors Russie au sein de la mafia russe. Il en tire une intrigue parallèle dans Ce que le fleuve doit à la plaine à tel point que les deux protagonistes principaux, Oleg et Kash, perdent leurs repères face à des jeux d’influence mafieux et s’interrogent sur le rôle réel des uns et des autres.
Outre l’annexion de la Crimée qui a préfiguré la guerre en Ukraine, ce qui place indirectement son roman au cœur de l’actualité, Alain Lallemand nous immerge dans les cultures cosaque et tatare. Cela passe par l’évocation de plats typiques comme les ravioles d’agneau, le borchtch, les mantis et les pirojkis, mais aussi à travers des scènes hautes en couleurs : une fête équestre traditionnelle qui voit s’opposer Oleg et Kash ; le marché de Sébastopol qui nous vaut une page d’anthologie sur les odeurs locales ; des funérailles tatares à la mosquée ou encore la mort du cheval préféré d’Oleg.
Le talent d’Alain Lallemand, à travers des personnages forts, est de nous montrer comment, parallèlement aux conflits étatiques, les hommes sont traversés de guerres intérieures autour de la place de l’amitié, de l’amour, la loyauté à la patrie, la fidélité à ses proches, la peur et ses ravages, les désirs de vengeance, etc. Il montre également l’importance des liens intergénérationnels, tout ce que la jeune génération doit à ses aînés qui se sont battus bien avant eux pour préserver leurs libertés.
Michel Torrekens