Boiter à quatre jambes, et nager

Jacques RICHARD, Écrit sous l’eau, Herbe qui trem­ble, coll. « D’autre part », 2024, 104 p., 16 €, ISBN : 9782491462765

richard ecrit sous l'eauC’est peut-être parce qu’il a été Écrit sous l’eau qu’il donne l’impression d’une lec­ture-apnée. Cha­cune des pros­es com­posant le recueil de Jacques Richard se présente comme une micro-plongée dans un bain d’étrangeté et de flu­id­ité. L’on y pro­gresse en brass­es pru­dentes et curieuses, avec la sen­sa­tion de ne pou­voir garder le cap à cause de mou­ve­ments ondins sur­prenants. Le mieux est sans doute de se laiss­er porter, sans chercher à retenir ni se faire retenir, en accep­tant la caresse du flux lan­gagi­er et le mys­tère des fonds sous-scrip­turaux.

Dans un espace-temps sans con­tours pré­cis, un nar­ra­teur s’adresse avec émoi, désar­roi, envie et trou­ble, à lui-même et à un Tu. Ce dernier, être désiré, rit beau­coup à pleine bouche ou à pleines dents, s’échappe et se tourne sou­vent, se penche et s’éloigne trop, revient aus­si. Par­fois, leur ren­con­tre a lieu en rêve : « La cham­bre où tu t’étends s’emboîte dans l’instant à celle où je t’attends. Cette cham­bre-là dort dans celle que je rêve. Les voilà l’une à l’autre et res­pi­rant de pair. » Magie de l’onirisme, mais qui s’évanouit en un instant. S’abat alors le réveil froid et tour­men­té des regrets. Par­fois, leur soli­tude les rap­proche dans une inter­péné­tra­tion qui refuse la fusion et réclame l’échange : « Nous sommes deux, nous deux. Il n’y a pas de réponse. Que ton corps qui a mal et le mien qui te tient. (Par­fois, c’est l’inverse.) Viens mon amour, allons. Boitons à qua­tre jambes. » Par­fois, le Je, seul, s’épuise, dérive, ques­tionne, con­voque les hori­zons, des­sine des ailleurs et des autrement, sans tout à fait y croire.

Leur his­toire se danse dans la forêt, par­court les plages, évite les canaux, vogue sur les champs, se hume dans la brume. Elle se promène sur des fils, se vit inten­sé­ment au présent de l’instant, lorgne les étoiles et évite les crachats. Elle ric­oche sur les paroles, se perd dans les corps, mord les illu­sions rougeoy­antes, se cal­ci­fie en exils tristes. Leur his­toire pal­pite d’une joie lucide et dés­espérée. Celle des amours à la fin cru­elle­ment annon­cée ? Peut-être, impos­si­ble à prédire, leur his­toire leur appar­tient, même si elle est exposée par Jacques Richard. Lui, inlass­able­ment, con­cisé­ment, explore les eaux à la recherche du mot : « Tu l’as trou­vé… Quoi ? Le mot. Sous la sur­face. Le bon ! Le juste ! Il t’échappe, reculé dans sa coquille de mot. Plonge… Plonge plus pro­fond. » Dans Écrit sous l’eau, l’exigence de l’auteur se retrou­ve, intacte, et les traits du pein­tre rehaussent dis­crète­ment ses textes de six mono­types orig­in­aux, ouvrant l’opportunité d’une immer­sion totale…

Samia Ham­ma­mi

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